Homélie pour l’ installation de Don Léonard de Corbiac

© E. LEMAIRE

Homélie de Mgr Le Stang – Installation de Don Léonard de Corbiac
Dimanche 13 septembre 2026
Cathédrale Notre-Dame d’Amiens


Chers frères et sœurs, 
 

Nouvelle année pastorale, nouveau curé, nouvelle aventure. Les gargouilles et les statues de notre cathédrale, 800 ans bien sonnés, contemplent mi-amusés, mi-étonnés le devenir de ses curés respectifs : l’un d’entre eux – le bien-aimé Dominique Marie Dupré – est décédé cet été sur une plage de la Manche, paix à son âme, qu’il intercède pour nous ; un autre -le chanoine Jean-Louis Brunel- s’apprête à être élu par ses pairs doyen du chapitre cathédral (si tout se passe comme prévu) ; d’un autre, Don Régis Evain, nous savons les mésaventures récentes, tout en lui conservant notre affection et en priant encore pour lui. Et voici donc le dernier né de vos curés, Don Léonard de Corbiac, sous le regard affectueux de Notre-Dame d’Amiens, qui pointe son nez, 40 ans à peine révolus, pour remettre à flot, avec l’aide de vous tous, le grand vaisseau de cette paroisse sanctuaire, dont le rayonnement dépasse largement les limites géographiques de la paroisse Saint-Jean Baptiste. Visiblement, Don Léonard en a suffisamment sous la semelle, en plus du soutien déjà acquis de ses paroissiens et de l’obéissance à l’évêque, pour mener à bien sa mission. De tout cela, nous pouvons nous réjouir et rendre grâce.  

Mais au fond quelle est-elle, cette mission de curé ? Elle est contenue dans son nom : le curé prend soin des âmes, il en a cure, pour qu’elles se découvrent infiniment aimées, pardonnées, apaisées par Jésus, notre Sauveur crucifié. Saint Paul résume le sous-bassement de cette mission en une phrase dont il a le secret : si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants. Il nous a aimés, et s’est livré pour que nous ayons la vie en plénitude et que notre joie soit parfaite.  

Saint Jean écrira : Voici en quoi consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos péchés. (1 Jean 4,10). Être plein d’idées pour faire vivre une paroisse est une belle chose. Mourir d’amour pour ses paroissiens ou ses diocésains, parce que Jésus l’a fait et qu’il nous appelle à faire de même, en est une autre, non pas opposée à la créativité tous azimuts certes, mais qui nous fait descendre en des profondeurs dont nous ne voudrions ne jamais sortir. Désirer que chaque personne en cette paroisse, en ce champ missionnaire Notre-Dame, dont vous devenez aussi le modérateur, puisse se dire : dans ma vie comme dans ma mort, j’appartiens au Christ, voilà une autre manière d’exprimer la mission, la feuille de route d’un curé. Comment le faire ? En manifestant à chacun la compassion infinie du cœur de Dieu que Jésus révèle aujourd’hui en racontant la parabole du débiteur sans pitié, pour expliquer à Pierre et aux autres que rien ne vaut le grand fleuve du pardon.  

Combien de fois dois-je pardonner ? demande Pierre. On peut imaginer qu’il pose la question de façon un peu formelle ou théorique, comme le ferait un rabbin, un séminariste ou un étudiant un peu provocateur. On peut aussi penser que Pierre est vite énervé, comme beaucoup d’entre nous, par un certain nombre de personnes, par tempérament et peut-être depuis son enfance et sa jeunesse peut-être, mais plus encore depuis qu’il a commencé à suivre Jésus. Tous ces gens pénibles qui s’opposent à Jésus et ses amis, ça devient difficile de pardonner. « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? » demanderont même certains de ses disciples (Lc 9, 54). Et puis, il y a ce groupe hétéroclite des 12 apôtres, où chacun semble n’en faire qu’à sa tête, cherche à savoir qui est le plus grand, se demande ce qu’on va manger le lendemain, ou dans le dos de Jésus, doute de lui en se demandant s’il est vraiment le messie.  

On comprend la parole de Pierre qui rejoint peut-être vos vies : Seigneur, faut-il vraiment pardonner, et combien de fois ? Un « pain dans la tronche », ça ne serait pas plus efficace ? Pierre est alors loin de se douter qu’un jour il se souviendra de cette parole de Jésus, après qu’il ait trahi trois fois, avant que le chant du coq ? Qu’il s’en souviendra aussi avec émotion après que Jésus lui demande trois fois : Pierre, m’aimes-tu ? Il comprendra alors que par avance, Jésus lui avait pardonné, faisant montre d’une compassion infinie, lui révélant déjà l’amour sans limite du cœur de Dieu, un cœur qui pardonne au point de lui dire en confiance : quand tu seras revenu, affermis tes frères. Pierre devait découvrir que l’enjeu de la suite du Christ ne consiste pas à faire le compte de ses miséricordes, mais à se jeter dans les bras de ce Dieu qui a tout fait pour nous, et à lui dire en vérité : Seigneur, je t’appartiens, dans ma vie comme dans ma mort, tout ce que j’ai, tout ce que je suis est à toi. Que ma volonté soit la tienne. Ma vie, ta vie. Mon cœur, ton cœur.  

L’Evangile a pris racine dans la chair de Pierre, au fil de son itinéraire de foi, de son combat spirituel. Il faut sans doute toute une vie pour comprendre de l’intérieur que chaque mot de l’Evangile est vrai. Dieu prend patience. Il y a des périodes où nous sommes heureux d’entendre et de commenter avec satisfaction l’Écriture Sainte. Il en est d’autres où cette Parole devient en nous feu brûlant de la pitié de Dieu pour nous, de sa compassion, feu exigeant du courage, de la noblesse d’âme qu’il attend de nous, pour laquelle il ne lâche rien jusqu’à ce que nous y arrivions. Ce sont ces moments où nous embrassons la croix avec souffrance, tout en sachant mystérieusement que l’épreuve vécue n’est pas voie sans issue. Réparer ce que l’offense ou le péché a brisé demande du temps, le temps que justice se fasse car il n’y a pas de vrai pardon sans qu’il soit tissé avec l’exigence de justice et de vérité. Mais, le vrai pardon reste toujours, au final, un don, une folie, la folie de ceux mais qui veulent juste aimer, emplis d’une grâce accordée par celui qui a dit : aimez vos ennemis. Souhaitez-leur du bien. C’est un chemin de crête. Il n’y en a pas d’autres.   

Il vous revient, cher Don Léonard, de vivre et d’annoncer à tous cette folie de l’Evangile, en vertu de votre ordination et de votre nomination. Amiens est une terre faite pour l’Evangile. Une terre qui a soif de Dieu, et déjà la moisson y est abondante. Je suis certain que vous saurez faire alliance bien vite avec les picards, les découvrir, les aimer, et donner pour eux le meilleur de vous-mêmes, car un prêtre n’arrive à rien s’il n’aime pas les gens du fond de son cœur. Un bon prêtre, c’est un prêtre bon.  

Voici quelques jours, nous avons fait mémoire d’un fait qui peut paraître anecdotique mais important pour nos frères lazaristes vivant à deux pas d’ici, disciples de St Vincent de Paul, sous la statue de laquelle je m’adresse à vous (c’est dire qu’il a marqué notre diocèse). En 1625, Vincent de Paul, converti chez nous, à Folleville, à la nécessité de s’employer à évangéliser les plus pauvres, fonda la congrégation des prêtres de la Congrégation de la Mission – les lazaristes donc -. Un an plus tard, le 4 septembre 1626 (voici précisément 4 siècles), fut signé, devant notaires parisiens, l‘acte d’association des premiers missionnaires de la mission, acte juridique et spirituel qui structurait la jeune Congrégation de la Mission.  Quatre prêtres fondateurs signèrent ce document, s’engageant à vivre en communauté et à se dévouer entièrement à l’évangélisation des pauvres : Vincent de Paul, originaire de Sud-Ouest de la France ; François du Coudray : Prêtre picard né à Amiens (1586), théologien et homme de grande culture ; Jean de La Salle, prêtre picard également, originaire du diocèse d’Amiens… Et aussi un prêtre originaire du diocèse d’Arles (le P. Portal). 

Je raconte ce fait pour dire ceci : l’alliance de prêtres picards et de prêtres venant d’ailleurs, vivant en communauté, et heureux d’annoncer l’Evangile ensemble aux plus pauvres de date pas d’aujourd’hui. Elle est d’hier, elle est d’aujourd’hui. Elle ressemble un peu à ce que vous vous sentez appelé à vivre dans communauté saint Martin : vous qui venez du Sud-Ouest, de Montpellier ou d’ailleurs, recevant l’appel vivre en fraternité avec le clergé local et les communautés chrétiennes qui vous précèdent en ce lieu. L’acte d’association lazariste enseigne que ce lieu où vous êtes joyeusement accueilli comme curé, est une terre où Dieu a parlé, à bien des reprises, et où il veut aujourd’hui faire rayonner la charité de Martin, de Vincent, de Colette ou d’Antoine Daveluy, la charité du Christ. Soyez-en intensément conscient. Vous êtes précédés par l’Esprit de Jésus qui a inspiré ici une histoire de sainteté. Qu’il sanctifie aussi votre destinée de prêtre, pleinement consacré à l’exercice loyal et pieux de votre ministère. Et que Notre-Dame d’Amiens veille sur vous. Amen.  

+ Mgr Gérard Le STANG
Evêque d’Amiens