Pèlerinage des prêtres à Notre-Dame de Brebières

Homélie de Mgr Le Stang
Journée de pèlerinage des prêtres
Jeudi 10 septembre 2026
Notre-Dame de Brebières
Albert
Chers frères et sœurs, chers frères prêtres,
Nous vivons avec les prêtres une journée de prière et de pèlerinage, ici à Albert, sous le signe de la fraternité et de la convivialité. Ce n’est pas pour cela que nous avons écouté à l’instant une lecture de Saint Paul qui disserte sur le type de viande que nous devons manger. Nous nous contenterons de ce qui nous sera servi.
Les conseils de Saint Paul aux corinthiens, en un passage d’une grande profondeur, illustre en l’occurrence combien, entre chrétiens, on achoppe et on se divise très souvent sur des questions hyper-concrètes au point de nous chamailler : faut-il mettre la messe à 10h30 ou 11h00 ? Aller dans les villages ou célébrer la messe en un lieu fixe ? Faut-il porter la soutane, chanter en latin ou en anglais, déplacer l’autel, autoriser les filles servantes d’autel, donner l’argent de la paroisse au diocèse ou au champ missionnaire etc. ? Bien des questions se posent entre nous… qui nous rendent parfois ridicules au vu des enjeux de l’évangélisation.
Il y aussi des questions, concrètes aussi, davantage liées à la mission, qui nous divisent aussi, comme il se doit entre cathos : faut-il laisser l’église ouverte ? Faut-il baptiser, marier ou bénir sans exigences préalables, donner la communion à tout le monde… ? Quels concerts ou activités culturelles accueillir dans nos lieux de culte ? Ne vaut-il pas mieux être moins nombreux et plus fervents ou plus nombreux et moins regardants ? Faut-il accueillir aussi largement dans les écoles catholiques, le scoutisme et autres lieux chrétiens, au risque de perdre son âme ou sa précieuse tradition ou au contraire au risque de n’être qu’entre cathos, au risque d’un entre-soi devenant vite irrespirable ? Les jeunes générations, et aussi les « païens » observent nos débats, nos conflits, nos divisions et se demandent : ces prêtres, ces chrétiens croient-il vraiment à ce qu’ils lisent dans l’Evangile ? Comment cela se traduit dans les choix qu’ils font ? Leur parole est-elle audible, leur attitude crédible, leur manière de faire lisible ? Ce regard des autres nous ramène à l’essentiel.
Revenons à la question posée à Saint Paul : chrétiens, avons-nous le droit ou pas de manger de la nourriture sacrifiée pour des « idoles » par des « païens » ? Avons-nous le droit ? Est-ce bien ou mal ? Paul invite les chrétiens de Corinthe au discernement : pour décider de ce dont nous avons le droit, il ne suffit pas de connaître la loi qui est souvent bien écrite et claire. Il faut faire émerger ce qu’il est juste et bon de faire, en s’appuyant sur nos principes et traditions, tout en évaluant la situation dans laquelle nous nous trouvons. Pour un chrétien, la viande, c’est de la viande : Sacrifiée ou pas, à des dieux qui, à nos yeux n’existent pas. « Ce qui est mauvais, c’est ce qui sort de notre cœur » dit Jésus. Mais si en mangeant cette viande, nous choquons des gens, des « faibles », si nous scandalisons des petits, si nous faisons fuir les uns sans convaincre les autres… qu’aurons-nous gagné ? Il faut donc décider avec courage, sans être tout le temps en train de tourner en rond, sans se cacher derrière des formules du genre « les gens ne comprendraient pas » ou « on a toujours fait comme cela » … mais en faisant pourtant preuve d’une prudence qui tient ensemble la charité, la justice et la vérité de ce que Dieu attend de nous. Quel casse-tête !
C’est donc à un discernement fraternel que nous sommes appelés, en écoutant chacun, y compris en donnant la parole à ceux qui ne prennent jamais la parole devant les autres. Au terme, il revient cependant pasteurs de décider. Il leur faut le courage et la force de décider, de gouverner en vertu de la grâce et du pouvoir que leur confèrent ordination et nomination. Décider, c’est choisir et donc accepter d’être critiqué. Choisir, non pas comme un tyran, mais comme un père qui voit le meilleur (ou le moins pire) pour rassembler tous les frères et sœurs dans l’unité de la foi et de l’amour. Les Papes récents ont remis au goût du jour le vieux concept de synodalité : marcher ensemble, humblement, sur les chemins que l’Esprit nous inspire. Très beau à dire, mais plus musclé à mettre en œuvre !
Jésus savait bien tout cela. C’est pourquoi, il met la barre très haut en donnant une injonction qui résume toutes les autres : aimez vos ennemis. Et le reste suit dans l’Evangile de Luc que nous venons d’entendre : souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient… ne jugez pas… pardonnez. Faites cela. Avec ces deux adages essentiels : ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu’ils vous fassent et la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. Le reste, les « païens » en font autant. Vous pouvez peut-être manger leurs viandes, mais faites surtout ce que les autres ne font pas : aimer votre ennemi. Oh, non pas forcément en allant boire une bière avec lui comme si rien n’était grave, mais en le respectant, en priant pour lui, et en espérant envers et contre tout que l’Esprit de Jésus vienne toucher son cœur et le nôtre.
Chers frères prêtres, chers frères et sœurs, en cette année qui commence, nous ne savons pas encore avec qui nous ne serons pas d’accord et avec qui nous nous « fâcherons sévère ». Nous ne savons pas encore qui seront nos amis et nos ennemis. Et nous ne connaissons pas encore tous les discernements subtils que nous aurons à vivre ensemble en Église. Mais nous savons une chose : l’Evangile est écrit. Il ne changera pas. Et nous le lirons et le relirons jusqu’à ce que nous soyons capables de le mettre vraiment en œuvre, nous misérables créatures que le Seigneur a pourtant choisis avec tendresse pour être ses disciples et ses ministres, et à qui il fait confiance pour aider le monde à le découvrir comme unique Sauveur.
Que Notre-Dame de Brebières nous aide à résister à toute tentation de faire autre chose que ce que Jésus nous enjoint de vivre. Amen.
+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens