Homélie de Mgr Le Stang Dimanche 19 juillet – Cathédrale d’Amiens
Homélie de Mgr Gérard Le Stang. Cathédrale d’Amiens. (16°DimA).
Chers frères et sœurs,
Dans le cheminement complexe de notre vie de foi, le constat humble de Saint Paul est souvent le nôtre : nous ne savons pas prier comme il faut. Il est bon alors d’en convenir : l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse (Rom8,26). La prière est l’acte de foi par excellence. Elle nous donne de parler à Dieu certes, mais surtout de l’écouter. Dans le silence intérieur, le Seigneur fait émerger en nous la conscience de sa présence et la connaissance de sa volonté. La prière enseigne à être fondamentalement humble : ce qui est vrai n’est pas forcément ce que je crois ou ce que je pense ; ce que je me sens spontanément poussé à faire n’est pas forcément ce que Dieu veut. C’est pourquoi Saint Paul dit ailleurs : transformez-vous en renouvelant votre façon de penser, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait (Rom 12,2). Il ajoute : …Car l’Écriture dit : C’est à moi de faire justice, c’est moi qui rendrai à chacun ce qui lui revient, dit le Seigneur. La prière nous fait entrer dans la patience de Dieu qui nous apprend à discerner l’arbre aux oiseaux dans la plus petite des semences, et le bon pain à venir dans la pincée de levain.
L’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse. Souvent, dans nos vies, nous nous sentons désemparés face à l’expérience du mal, multiforme mais toujours occasion de souffrance. Nous devenons alors incapables de voir la volonté de Dieu dans les événements. Pourquoi Dieu n’intervient-t-il pas ? Pensons à tous ces croyants suppliant le Seigneur en Ukraine au long de ces années de guerre et d’angoisse, ou depuis des siècles, en Palestine ou au Liban, en Iran ou tant d’autres lieux. Le mal semble devoir y durer à l’infini. Là pourtant, des croyants font preuve d’une éblouissante confiance en la Providence divine. Arriver à comprendre que Dieu peut se servir positivement de tout ce qui nous arrive pour nous faire grandir et mûrir – comme l’enseignait autrefois Saint Augustin – est devenu une des plus grandes difficultés de notre Occident sécularisé. Quelle grâce pourtant de savoir que, dans les fragilités et les revers de nos vies, Dieu n’est pas absent et nous appelle à nous fier toujours plus à son amour.
Cette panique devant la déconcertante précarité humaine explique sans doute pourquoi nos parlementaires ont capitulé devant la fragilité de la fin de vie qui met au défi la volonté humaine de tout maîtriser, en votant une loi qui brise la solidarité fondamentale de la société envers les souffrants, cette solidarité qui fait que nous sommes précisément une société. Du temps d’Hippocrate, on maîtrisait bien moins qu’aujourd’hui les souffrances dues à la maladie ou au vieillissement. Pourtant les médecins firent le serment sacré de ne pas donner la mort et de chercher, en toute situation, les chemins du soin et du soulagement, faisant montre d’une créativité merveilleuse qui fait de la médecine un des plus beaux instruments par lequel les hommes contribuent par grâce à l’œuvre divine de guérison et de consolation. Les élus de la République ont choisi de bafouer ce serment.
Résister face au mal, ne pas capituler devant lui, trouver en soi des énergies et des idées pour le combattre, c’est possible. La foi chrétienne nous permet d’aller très loin en ce sens. Pensons à l’action de Sainte Mère Téresa et à ses sœurs présentes dans les mouroirs du monde, obstinées à faire triompher la vie là où règne la mort. Pensons à nos petites sœurs des pauvres, à Amiens et ailleurs, unies à tant de personnes travaillant en hôpital ou en EHPAD, dont la vocation est de déployer chaque jour des trésors d’imagination et d’amitié pour accompagner les personnes âgées et souffrantes dans l’accomplissement de leur vie devenue dépendante et fragile. Me vient aussi à l’esprit l’expérience d’un ami prêtre qui en plus d’un ministère très prenant, vit au quotidien avec sa petite sœur trisomique dont nous avons fêté ensemble les 55 ans. Quel émerveillement de voir combien cet accompagnement patient et tendre est capable de sanctifier une personne, par-delà tant de sacrifices et de fatigues remises entre les mains de Dieu au long des jours !
Pourquoi Dieu n’intervient-t-il pas ? Dans la foi, nous accueillons avec un mélange d’étonnement et de confiance le fait que le Père n’a pas empêché la mort de son Fils Unique sur la Croix. Notre compréhension de la Providence de Dieu s’en trouve profondément transformée : toute vie est pascale, passage progressif vers la résurrection, mais déjà habitée par la puissance indestructible du Ressuscité. Il ne s’agit pas de combattre la réalité : elle sera toujours mélange de bien et de mal, mais de l’accueillir et de contribuer inlassablement à la rendre plus juste, plus vraie, plus belle, avec la conscience que le Seigneur est en nous et avec nous jusqu’à la fin des temps. Nous voudrions si souvent régler les problèmes par nous-mêmes, de façon expéditive, parfois méchante ou violente. Dans La pesanteur et la grâce, la philosophe Simone Weil écrivait : « L’acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu’on porte en soi ».
Accueillir toute réalité, y compris la réalités souffrante ou injuste, comme une expérience présente au sein de laquelle Dieu va manifester sa gloire est le chemin de crête de la vie chrétienne. Cette grâce conduit à vivre dans l’Esprit Saint. Elle permet aux saints de rester actifs et résistants dans les cloaques du monde, là où personne ne veut demeurer. Accueillir sa propre vie et l’aimer telle qu’elle est, malgré toutes ses imperfections, accueillir le monde et ses errances, accueillir l’Eglise et ses déviances, sans se prendre pour le Sauveur, c’est la première étape pour apprendre à cheminer avec le Christ, notre Sauveur et notre Ami, qui nous entraîne avec lui dans le cortège triomphal de la croix et nous apprend à chercher envers et contre tout, ce qu’il est juste et bon de faire.
Tout cela commente au fond cette parabole du bon grain et de l’ivraie que Jésus nous offre. Il y a de l’ivraie dans le champ du monde et celui de l’Eglise. En grec, le mot ivraie se dit « zizania », qui a donné le mot zizanie. Incontestablement, dans le monde et l’Église, il y a de la zizanie, une division semée par le malin quand les gens dormaient, incompréhensible et déconcertante. Une zizanie qui met en colère et humilie. Mais « Les opprimés en révolte n’ont jamais réussi à faire une société non oppressive » disait aussi Simone Weil qui ajoutait : « La contemplation est la clé de la vie humaine ».
En slalomant entre violence et résignation, le chrétien est sans cesse appelé à faire ce qui est juste et bon. Il suit en cela la voie de son Maître et Seigneur, Jésus à qui on peut adresser les paroles du Livre de la Sagesse entendues à l’instant : Par ton exemple, tu as enseigné que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance : après la faute, tu accordes la conversion. (Sg 12,19)
Rien n’est vécu en vain et toute réalité regorge de présence divine. Que l’Esprit Saint vienne au secours de notre faiblesse, nous apprenne à mourir à nous-mêmes, pour faire en toute chose la sainte volonté de Dieu. Amen.
+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens