La mosaïque « Renaissance » va rejoindre les plus grands édifices catholiques de France

Un an après son lancement, le projet de mosaïque « Renaissance. La symphonie des tesselles » a gagné son pari : associer les personnes victimes d’abus sous une forme artistique inédite et convaincre des lieux d’Église du monde entier d’accueillir cette « œuvre de réparation ».

À 63 ans, Isabelle a encore la voix tremblante quand elle parle du fait qu’elle « a été victime d’un prêtre, d’un prédateur ». Cette pétillante mère et grand-mère au large sourire revient de loin : quand son amnésie traumatique s’est fissurée, 20 ans après les faits de violences sexuelles subies dans le cadre d’une emprise, elle en est devenue muette. « J’ai longtemps tenté de survivre, aujourd’hui je veux vivre. Je prends la parole publiquement pour la première fois, et c’est avec “Renaissance. La symphonie des tesselles”, et grâce à ce projet », confie-t-elle.

Ce projet, porté par l’artiste sœur Samuelle et le cinéaste Quentin Delcourt, s’articule autour d’une mosaïque monumentale, réalisée avec la participation des personnes victimes d’abus et de violences sexuelles, leurs proches et leurs soutiens. L’aventure fait l’objet d’un film, dont la sortie est prévue en 2027.

L’ermite, elle-même victime d’emprise et d’abus du mosaïste et ancien jésuite Marko Rupnik, actuellement en procès canonique au Vatican, et le réalisateur entendent, par cette œuvre, porter la voix des personnes victimes et leur offrir un chemin de réparation par l’art : « La grandeur et la musicalité de cette démarche mémorielle, à travers le message laissé sur les morceaux, les tesselles, de la mosaïque m’a bouleversée : participer était une évidence », se souvient Isabelle.

Un chemin de réparation par l’art
Après plusieurs échanges avec Quentin Delcourt, ils se rencontrent et elle reçoit des tesselles ocre, noires et beiges. « Je me sentais tellement éclatée intérieurement que j’ai demandé à en avoir plusieurs. Au fur et à mesure que j’écrivais au dos, un chemin nouveau se dessinait devant moi. Mes premiers mots étaient “colère”, “frayeur”, puis j’y ai mis des éclats de vie, ma joie, mon espérance et ma prière, dévoile-t-elle, au bord des larmes. Mes tesselles sont revenues entre les mains de sœur Samuelle, qui les a assemblées aux autres “voix” de l’œuvre, créant d’un mouvement personnel un élan collectif. »

Isabelle ne s’est pas arrêtée là : membre de la cellule d’accueil et d’écoute du diocèse d’Amiens, elle a fait connaître le projet et organisé plusieurs ateliers « signatures de tesselles », dont un lors de la fête diocésaine. « C’était une journée joyeuse, ensoleillée. Des tesselles ont été signées. Il y a eu des larmes, des rires, c’était beau », se souvient celle qui se sent de plus en plus à sa place grâce à ce projet.

Un an après son lancement, « Renaissance. La symphonie des tesselles » a gagné son double pari : associer les personnes victimes en leur donnant la parole sous une forme artistique inédite ; et convaincre des lieux d’Église du monde entier d’accueillir de manière pérenne l’un des 200 fragments qui constituent la mosaïque géante de 12 m de longueur sur 4 m de hauteur.

Les sanctuaires de Lourdes, de Paray-le-Monial et de Nevers, la basilique de Fourvière à Lyon, les cathédrales de Nîmes et d’Orléans ou de Beauvais, des lieux d’Église de Pontoise à Gap en passant par Newcastle en Angleterre, le séminaire français de Rome, l’abbaye d’Orval en Belgique, au côté de huit autres lieux dans ce pays : en tout, une cinquantaine de diocèses dans le monde sont en cours d’engagement pour exposer un fragment à partir de 2027 et devenir un lieu de mémoire pour les personnes victimes.

Signatures de tesselles au Vatican
En France, une vingtaine d’évêques ont déjà répondu positivement. Lors de l’assemblée plénière des évêques à Lourdes en mars 2026, ces derniers se sont retrouvés pour une photo mémorable autour des fragments terminés de la mosaïque – elle est finalisée à 80 %. Même le Vatican rejoint l’aventure : l’équipe de « Renaissance » devait être reçue par la Commission pontificale pour la protection des mineurs le 6 mai, dans ses locaux, au palais Maffei Marescotti à Rome. Quentin Delcourt y apporte des tesselles, pour que les membres en signent. « Et pourquoi pas Léon XIV ? », ajoute, enthousiaste, quelques jours avant, le réalisateur, qui prévoit de le rencontrer.

Lui se déplace de par le monde depuis un an, des dizaines de tesselles dans ses bagages. « J’en ai apporté à des religieuses agressées sexuellement au Vietnam, au Costa Rica, en Argentine, liste-t-il. Je photographie tous les messages, sauf avis contraire, et ils seront accessibles à la fin du projet. » Partout où l’équipe de « Renaissance » a suggéré l’accueil d’un fragment ou le déroulement d’un atelier, elle a trouvé un écho auprès des acteurs diocésains et paroissiaux. Ils réfléchissaient déjà à la création de temps mémoriels, gestes de réparation ou propositions pastorales de consolation pour les personnes victimes.

Un contexte ecclésial français tendu
Il y a bien eu quelques refus de diocèses, concède le réalisateur, notamment en France : « À Toulon, on nous a expliqué vouloir investir autrement le sujet ; à Marseille, nous n’avons pas dû convaincre, puisque, après des discussions, le cardinal n’a pas donné suite concernant un fragment ou la signature de tesselles. Nous étions vraiment surpris… Nous allons donc proposer d’exposer là-bas un fragment dans un lieu culturel : cela aura une autre résonance, tout aussi belle. »

Il est vrai que le contexte ecclésial français s’est tendu depuis le 26 mars et l’annonce de la Conférence des évêques de France (CEF) de remplacer l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et réparation (Inirr) par un nouveau dispositif appelé Renaître d’ici à la fin de l’année. Ce choix a heurté de nombreux collectifs de personnes victimes. Côté « Renaissance », l’équipe a été interpellée sur la proximité du nom du dispositif avec celui de son projet. Elle a estimé ne pas avoir à porter de jugement, ni sur cela ni sur la gestion des cas d’abus de la part des évêques, incluant tous ceux qui ont accepté de les rejoindre et misant ainsi sur le long terme.

« “Renaissance” n’est pas politique, c’est un chemin qui ouvre une dynamique, et les personnes qui s’y associent entrent dans un mouvement, qu’elles soient victimes, évêques ou autres, souligne Quentin Delcourt. En acceptant d’accueillir un fragment chez eux, les évêques qui s’associent à “Renaissance” posent un acte fort, et je les vois le faire avec sincérité. Cet acte restera, perdurera : c’est cela que je retiens. » Sœur Samuelle ajoute : « Ce n’est ni moi, ni Quentin, ni personne qui est en avant dans ce projet : c’est la mosaïque qui parle. Là où sera la mosaïque, une autre dimension sera ouverte à ceux et celles qui voudront se laisser toucher. Ce sera valable pour les décennies à venir. »

Un fragment à la basilique de Fourvière
À Lyon, Laurence Robert, déléguée à la prévention contre les violences pour le diocèse, s’est « entièrement retrouvée » dans « Renaissance ». « Nous sommes un diocèse très marqué et blessé par les abus. Nous allons donc acquérir un fragment pour l’installer dans un lieu symbolique fort, à la basilique de Fourvière, mais pas seulement. Nous pensons exposer une reproduction dans un ou deux lieux de notre diocèse où des paroisses ont été touchées par des abus, dévoile-t-elle. En faisant ainsi mémoire, nous voulons rappeler le passé, mais aussi faire de la prévention. C’est une façon de marquer notre engagement et espérer participer aux chemins de réparation des personnes victimes, tout en sachant combien ils diffèrent d’une personne à l’autre. »

Les détails sont en cours de finalisation pour Grégoire Drouot, évêque de la Nièvre, mais l’engagement est « entier ». Le sanctuaire de Nevers est pressenti pour accueillir un fragment, « peut-être dans un des jardins, pour que ce soit très accessible, évoque-t-il. Des gens de tous horizons et du monde entier viennent déposer leur fardeau aux pieds de Bernadette. La petite Bernadette a quelque chose à dire aux personnes blessées, fragilisées par l’abus. » Il compte bien déployer « des projets pastoraux » autour de cette œuvre en ce sens.

Grégoire Drouot a été touché par « la beauté » de la mosaïque : « L’art est un langage qui permet de dire ce que des mots ne peuvent pas toujours exprimer. On sait que des personnes victimes n’ont pas encore pris la parole ou ne le souhaitent pas. Cette œuvre peut être un cri, et j’entends aussi une parole silencieuse dans cette mosaïque, qui dit ce que le cœur veut exprimer. » Surtout, l’expérience de sœur Samuelle l’a marqué, notamment « le travail qu’elle a mené pour unifier sa vie, non pas “malgré” mais “avec”, peut-être même “grâce” aux blessures », ajoute l’évêque de Nevers : « C’est comme si elle nous invitait à réparer ce qui a été fracassé dans notre communauté ecclésiale et, au-delà, humaine. »

En face des mosaïques de Marko Rupnik
À l’autre bout de la France, l’évêque de Tarbes-et-Lourdes Jean-Marc Micas est aussi partie prenante. Depuis trois ans et les témoignages mettant en cause le mosaïste Marko Rupnik, Lourdes est au cœur de discussions houleuses : que faire des œuvres de l’ancien jésuite qui s’étalent sur les façades de la basilique et surplombent l’esplanade principale ? Jean-Marc Micas a acté leur recouvrement partiel en mars 2025, à la suite d’une réflexion en interne. « Celle-ci nous a surtout permis de prendre conscience que Lourdes est un lieu de consolation pour les personnes victimes d’abus sexuels, commis par des clercs ou non », révèle l’évêque.

Alors quand l’équipe de « Renaissance » a proposé à Lourdes de recevoir des fragments, « tout le monde a accepté », déclare Jean-Marc Micas : « Nous allons avoir le premier fragment, très sombre, et le dernier, très lumineux, un peu l’alpha et l’oméga. Nous ne savons pas encore où ils seront : en dialogue avec les mosaïques encore présentes sur la façade ? En dialogue entre elles ? » Peut-être seront-elles associées à l’autre projet qu’étudie le sanctuaire de Lourdes, comprenant la création d’un lieu et d’un rite pour « donner des mots, un geste symbolique aux personnes seules comme aux groupes qui voudraient vivre une démarche de consolation et de prière autour de la question des abus », confie Jean-Marc Micas.

« Traversée par cette oeuvre »
La mosaïque se terminera le 30 juin à Lourdes, justement, lors d’un dernier atelier public aux côtés de Quentin Delcourt et de sœur Samuelle. Avant cela, plusieurs dates seront aussi ouvertes à tous, au Royaume-Uni, en Belgique et en France, comme le 30 mai au sanctuaire de Paray-le-Monial, et le 17 juin, à la maison Familya de Lyon. Ensuite c’est à l’automne que la mosaïque sera assemblée entièrement pour la première fois. « J’ai hâte de la voir, confie sœur Samuelle. Les premiers fragments étaient lents à réaliser. Puis je me suis sentie à l’aise et, au fur et à mesure, j’ai retrouvé une démarche créative. J’ai la sensation d’être traversée par cette œuvre comme je me sens traversée pendant la prière : il y a un mouvement qui me dépasse, qui nourrit mon chemin et qui profite à d’autres, sans que je n’en connaisse encore les fruits à venir. »

Nous l’interrogeons à quelques jours de son voyage à Rome, début mai, où elle espère vivre un acte de réparation fort. « La dernière fois que j’étais dans cette ville pour faire de la mosaïque, c’était avec mon agresseur », glisse celle qui reste blessée que le procès canonique de Marko Rupnik n’ait toujours pas commencé, deux ans après qu’elle a déposé plainte au Dicastère pour la doctrine de la foi, pendant que le prêtre incardiné en Slovénie est toujours installé à Rome et sollicité pour des œuvres d’Église dans le monde.

À ses côtés par la pensée, il y aura Chiara (le prénom a été changé). La quadragénaire aux traits fins a récemment déposé plainte contre un jésuite italien pour agressions sexuelles dans le cadre d’un accompagnement spirituel. La mosaïque, pour laquelle elle a donné une tesselle, lui a offert « un geste de réparation face à la douleur de ne pas être reconnue » dans son pays : « Grâce à cette œuvre, j’ai le sentiment que nous, personnes victimes, nous nous unissons ; que nous sommes petites quand nous sommes isolées mais qu’ensemble nous sommes très fortes. Maintenant, c’est posé dans la pierre, on ne pourra plus jamais nous réduire au silence. »

 

Article de Sophie Lebrun pour l’hebdomadaire  » la Vie »
Paru le 6 mai 2026

Pour participer au projet « Renaissance. La symphonie des tesselles » : https://irrixfilms.com/symphonie-des-tesselles