Messe du jour de Pâques

Homélie Mgr Le Stang
Messe du Jour de Pâques
Dimanche 5 avril 2026
Cathédrale d’Amiens.

Chers frères et sœurs,  

Nous lisons ce matin l’annonce pascale dans l’Evangile selon Saint Jean.  Il vit et il crut. Pourtant, il n’y avait rien à voir. Simplement un tombeau vide. Et des linges mortuaires proprement rangés. Cela a suffi au disciple que Jésus aimait (dont on devine que c’est Jean lui-même)La foi est donnée à chacun d’une manière qui lui correspond. L’évangile ne dit pas de Pierre, arrivé le premier : il vit et il crut. Et pourtant Pierre sera le premier leader de l’Église, le « premier Pape ». Son histoire avec Jésus est différente, faite de grands élans, de maladresses aussi et enfin de trahison. La foi pourtant n’est jamais loin chez Pierre, ni l’amitié, mais recouvertes désormais par cette culpabilité qui revêt son cœur d’un voile de tristesse. Voilà pourquoi il reste sans doute en retrait au tombeau, les yeux encore pleins de larmes d’avoir trahi son ami et maître. Pour renaître et retrouver la pleine certitude que Jésus ne l’a pas rejeté, il lui faudra cette triple question : Pierre, m’aimes-tu ? et sa réponse du fond du cœur : Mais Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime. Cette rencontre aura lieu au bord de la mer de Tibériade, ce lieu où Pierre aimait tant vivre et venir pécher, ce lieu où Jésus l’a appelé la première fois et où il lui propose un nouveau point de départ dans sa vie de disciple qui le conduira, lui aussi, au martyr. 

A chacun donc son chemin de foi : Marie-Madeleine, Jean, Pierre, et chacun de nous. Dieu nous rejoint là où nous vivons et sommes engagés, là où nous exprimons notre joie et où nous souffrons, parfois sévèrement, et même là où nous commettons des péchés, quand nous sommes perdus, égarés. Il est venu pour les malades et les pécheurs, et non pour les justes qui n’ont pas besoin de conversion, et je me réjouis de fêter Pâque avec les détenus de la maison d’arrêt d’Amiens, cet après-midi, comme avec vous ce matin. Jésus vient à l’intime de nos existences s’interrogeant sur elles-mêmes, à la source de nos désirs de mourir d’aimer, et au secret de nos erreurs, de nos pertes et de nos deuils. Il s’approche quand ce sur quoi nous pensions avoir solidement bâti s’avère être de la paille, du vent ou du sable, et parfois de la boue. Il vient nous aider à négocier des passages et nous aider, le moment venu, à vivre le passage ultime. Et alors, nous le reconnaissons, c’est bien lui, Jésus.  

Il vit et il crut. Et pourtant, oui, la tombe est vide. La foi est un don qui nous est fait quand un certain vide advient en nous, ou autour de nous. Nous comprenons alors aussitôt pourquoi tant de jeunes deviennent croyants en ce jour. Ils perçoivent presque physiquement le vide d’un monde qui « court après rien ». Vacuité abyssale et paroles creuses. Hier, on proposait de grands récits basés sur un progrès sans fin, mais tout cela a pris l’eau. Donnez-nous des raisons de vivre en ce monde, des raisons de faire des enfants, des raisons de ne pas nous droguer ou couler, semble nous crier la jeune génération. En cette génération justement, beaucoup pressentent la vérité de Dieu, non pas un Dieu trompeur et vengeur, utilisé pour justifier la folie meurtrière des puissants, mais un Dieu qui nous aime et nous respecte, qui nous soutient et nous relève, un Dieu qui nous fait passer de la mort à la vie. Jésus. Le Christ.   

Il vit et il crut. L’homme de foi n’est pas saisi d’effroi face au vide, au silence ou même à l’angoisse. Il ressent une « absence ardente ». Jean aimait Jésus. L’amour contient en lui-même une prescience secrète. Le cœur nous dit ce qui est caché à la raison. Jean buvait les paroles de Jésus. Il les croyait. Pour lui, Jésus ne mentait pas. Il était humble. Quand il a lavé les pieds de ses disciples le soir avant sa mort, leur disant de faire de même, il a su que ce n’était pas du bluff, mais la substantifique moelle de son message, et que lui-même vivrait cela jusqu’au bout, et la croix en fut la démonstration éclatante. Aimez-vous, disait Jésus, aimez-vous ! D’une charité sans limite, comme le Père m’aime et que j’aime mon Père. Aimez-vous comme je vous ai aimés. Jean a compris que cet amour venait de Dieu, car Dieu est amour, – c’est lui qui l’écrira, cette phrase qui nous paraît si basique alors qu’elle est la clé de tous les secrets de l’univers -. Dieu est amour. Jean l’a compris au contact de son meilleur ami. Il a compris que Jésus venait de Dieu et retournait à Dieu, et qu’il voulait non pas juger mais sauver le monde, en mourant d’amour pour Lui. Cet amour là ne peut pas mourir. Il ne passera jamais. Il franchit les frontières de la mort. Il est libre, absolu, éternel.  

Il vit et il crut. La foi face au tombeau vide ne fut pas une évidence pour le disciple que Jésus aimait, mais un Don. Un don qui était déjà en Lui. Quelque chose qu’il savait sans pouvoir le formuler. On n’enferme pas l’amour dans un tombeau. Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne. Il rapportera cette parole de liberté de Jésus. La liberté de l’amour. C’est ainsi aussi qu’on peut appeler Dieu : Dieu est la liberté de l’amour. Tout homme qui s’approche de Dieu avec respect, déférence et affection n’a pas de peine à comprendre cela et à y croire. En une telle personne, la grâce agit depuis fort longtemps. Cela est arrivé à beaucoup d’entre vous, j’en suis sûr. Depuis toujours, au fond de vous-mêmes, vous savez que Dieu est amour, et que nulles grandes eaux ne peuvent éteindre le feu de cet amour divin.  

Frères et sœurs, au-delà des rapports de force et de la violence qui écrase toute les relations, notre monde espère autre chose. Ceux qui croient que la mort ou la violence ne sont ni une fatalité, ni une solution, ont déjà en eux l’énergie du Ressuscité. Celle-ci continue de se répandre et de faire des miracles, même s’ils sont peu visibles. Jésus est apparu une fois dans le monde. La mort n’a pu garder son emprise sur lui. Il a désarmé la violence et la haine par l’offrande libre de sa vie. Il ne s’est pas laissé prendre au piège du tombeau. En premier de cordée, il nous entraîne avec lui. Le souffle qui le portait devient le nôtre. Il est le Chemin, la Vérité, et la Vie. Christ est ressuscité et nous ressuscitons avec Lui. Amen. Alleluia.  

Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens