Célébration du Jeudi Saint

Homélie Mgr Le Stang
Messe de la Sainte Cène
Jeudi 2 avril 2026 à la Cathédrale d’Amiens.
Chers frères et sœurs,
Au soir du Jeudi Saint, nous voici dans une atmosphère pascale, comme autrefois les hébreux. En hâte, ils mangèrent l’agneau, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main, avant de vivre la traversée du désert, le passage de l’esclavage à la liberté. Nos frères et sœurs juifs célèbrent aussi Pâque en ces jours, comme d’âge en âge, selon le « décret perpétuel » établi par le Seigneur.
Pour nous cependant, ce n’est plus un agneau par famille que nous sacrifions et partageons. Jésus est l’agneau immolé. Voici l’agneau de Dieu, Celui qui enlève le péché du monde, disait Jean-Baptiste (Jean 1,29). Jésus, livré par le Père pour le salut du monde, Jésus livré à la mort par ses ennemis, Jésus livré à nous, Jésus livré pour nous. Jésus livré et seul, mais libre, dans l’abandon à la divine providence. Tout cela est révélé dans le dernier repas de Jésus, la dernière Cène la première eucharistie chrétienne, la grande action de grâce du Christ à son Père. Le mémorial du dernier repas de Jésus, dit-on. Le mémorial du sacrifice d’amour extrême de Jésus pour nous. Le mémorial, pas seulement l’anniversaire, mais un acte du passé rendu présent. Cela fut vécu, et cela est actualisé maintenant. Le don de Dieu se renouvelle en cette nuit. Il se renouvelle en chaque eucharistie. Jésus livré en son corps et son sang est réellement présent, au milieu de nous et pour nous, en attendant son retour définitif.
Samedi, plusieurs parmi vous communieront pour la première fois, juste après votre baptême. Un moment attendu avec grand désir. L’eucharistie, vous le pressentez en effet, est le « sacrement des sacrements », la « source et le sommet de la vie chrétienne » comme l’a résumé le Concile Vatican II. Vous vous y êtes préparé, et désormais vous le savez : pour communier, il faut se préparer. Et vous nous le rappelez à nous tous : chaque messe est une préparation progressive à communion, et cela grâce à l’Esprit Saint. L’Esprit commence par nous rassembler (parfois en nous sortant du lit). Il nous aide à nous reconnaître pécheurs : Seigneur prend pitié ! Il ouvre nos cœurs à la Parole, par l’écoute des Écritures et l’homélie qui nous aide à les faire notre. Puis l’Esprit nous unit à l’action de grâce de Jésus, avec l’Eglise, jusqu’à ces paroles de la consécration du pain et du vin (non pas un sacrifice d’animal ou de personnes mais d’humbles offrandes). Le prêtre, configuré par grâce à la personne du Christ, prononce les paroles même de Jésus et en refait ses gestes. L’Esprit enfin ouvre nos cœurs à cette nourriture, cette humble hostie qui est vraiment le Corps du Christ qui descend en nous. Le Corps du Christ, en tes mains, sur tes lèvres, et nous disons avant de communier : Amen, ce qui veut dire tout à la fois : mon Seigneur et mon Dieu, je crois en toi et je t’aime !
Le corps de Jésus nous lave du péché. Il nous sanctifie, nous déifie même car Dieu est en nous. Il nous fait membre de la Sainte Église, unis à nos voisins parfois inconnus, un seul Corps visible, son Église, dont nous sommes les membres vivants, envoyés annoncer le Christ au monde. Il est humble, il est grand, ce mystère de notre foi, frères et sœurs. Toute la messe nous prépare à communier, à être envoyé en mission, à être les saints de notre temps. Voilà pourquoi, on la suit du début à la fin, car, l’Esprit Saint nous découvre peu à peu le visage de Jésus. Il vient à notre rencontre. Il devient notre nourriture comme au soir de la dernière Cène. Il ne reste pas loin, enfermé dans l’inaccessible hostie. Il est en nous. Sous les espèces créées du pain et du vin, devenues le corps de Dieu, pour que comme Jésus livré, nous soyons tout à tous, à la gloire du Père.
Il s’agit de son corps, frères et sœurs. Jésus n’a pas dit : ceci est mon âme, ceci est mon esprit. Son corps sacramentel certes, nous ne sommes pas cannibales (on en a parfois accusé les premiers chrétiens). Regardez le respect de Jésus pour le corps de ses amis : il se met à genoux, il prend leurs pieds. Ce n’est pas rien de toucher le corps de quelqu’un. Cela ne se fait pas à la légère. Notre corps, c’est nous. Jésus prend ces pieds avec délicatesse, ces pieds salis par la poussière et les marches harassantes de la vie. Il les lave un à un, comme le faisait l’esclave, le tablier autour des reins, le corps penché, vers les pieds des hôtes, pour qu’ils puissent s’approcher de la table et participer au repas. Jésus respecte ces corps humains. Il se met à leur service avec chasteté et humilité. En retour, son corps à lui, sera trahi, violenté, torturé. Des soldats empoigneront ses mains et ses pieds pour y planter les clous de la passion. Il lavait nos pieds, nous transperçons les siens. La violence du monde atteint jusqu’au corps de Dieu, corps torturé du Sauveur, le seul à même de nous donner vie.
La dernière Cène livre la clé de la Passion. Quel sens auraient eu ces paroles s’il n’y avait pas eu la Croix et le matin de la Résurrection ? Jésus ne se paie pas de mots. Dis seulement une parole et nous serons guéris. Seigneur, tu es la Parole qui guérit, la Parole faite chair. Tu es vraiment le Pain vivant descendu du ciel, le gage de l’éternité faisant ta demeure en nos corps et nos histoires, en attendant de te contempler dans l’éternité de l’amour et la communion des saints, que préfigure notre Église en cette nuit. Amen.
+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens
© Eric Lemaire