Vœux de Mgr Gérard Le Stang au diocèse d’Amiens et aux habitants de la Somme.

Vendredi 8 janvier 2026,
Maison diocésaine Saint-François de Sales
Amiens

Chers amis,  

Les vœux nous donnent l’occasion de nous accueillir mutuellement entre amis, institutions, églises… Nous sommes comme en famille, grâce aux liens de fraternité entre chrétiens et avec ceux qui le sont moins ou pas du tout. Les vœux nous donnent de vivre l’hospitalité réciproque, qui est un donné fort de l’expérience chrétienne. N’oubliez pas l’hospitalité. Elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges (Heb 13,2). Des peuples et des familles religieuses de notre monde peuvent nous en remontrer, en termes d’hospitalité, comme nombres d’orientaux ou d’africains. Même sans en être experts, rappelons-nous cependant que l’hospitalité est dans notre ADN évangélique. Chaque fois que nous y correspondons, nous en sommes joyeux et heureux. Dieu attend cela de nous. Cela pourrait être, du reste, un vœu et une décision de ce début d’année, devant l’océan de méfiance ou d’agressivité qui parfois nous engloutit : cultiver en nous et entre nous la vertu d’hospitalité.  

Nous commençons l’année 2026 avec la perception diffuse que le bateau de notre société française ou, plus largement, de notre Europe, tient la marée mais tangue dangereusement tout de même, pour des raisons qui lui sont à la fois extérieures et intérieures : de l’extérieur, la résurgence des désirs d’empire, qui cherchent à s’étendre par la force de la guerre, par une domination économique sans pitié ou la violation du droit international… cela ouvre nos yeux sur l’histoire d’un monde qui ne nous protège de rien ; de l’intérieur, le manque de sens commun et la défaite des humanismes, ajoutés aux peurs diverses, conduisent à des aveuglements et polarisations politiques qui vont jusque bafouer la dignité humaine. Je pense aux lois sur la fin de vie qui transgresseront l’interdit fondamental de tuer et porteront inévitablement atteinte aux plus vulnérables. Elle est annoncée comme devant être rapidement votée, histoire de montrer que le pays n’est pas à l’arrêt. Mais l’arrêt de la vie fragile, volontairement interrompue, et pour des raisons qui n’en sont pas, c’est plus grave que l’arrêt ou la grippe de nos institutions.  

Demain, et aujourd’hui déjà, il faudra transmettre aux enfants et aux jeunes le meilleur de la sève qui façonne notre vie ensemble. Il faudra leur transmettre le sens d’un combat juste et bon pour la dignité humaine et la vie fraternelle. Il faudra leur transmettre surtout une capacité de résistance face aux nouveaux défis et menaces pour la liberté et la vérité. J’ose croire que comme chrétiens, servant le bien commun pour lequel Dieu nous a faits, soucieux de la fraternité révélée par le Christ, plus forte que les liens du sang ou du sol parce qu’ancrée dans la paternité de Dieu… j’ose croire donc que nous avons des ressources pour aider notre société à se donner ou à accueillir un horizon d’espérance, que les jeunes générations sauront rendre concret.  

J’évoquais lors de la clôture du jubilé à la cathédrale, l’événement du pèlerinage de confiance vécu à Paris récemment. Durant la trêve de Noël, en effet, 15 000 jeunes européens, invités par la discrète communauté de Taizé, se sont réunis comme chaque année, pour leur traditionnel pèlerinage de confiance. Le frère Mathew, pour rédiger son message d’envoi pour l’année 2026, avait invité des jeunes européens (étudiants, jeunes adultes, notamment des jeunes de l’Est de l’Europe), à lui faire remonter leur réponse à la question : Que cherches-tu ? Il a rassemblé et exprimé leurs réponses en 7 quêtes profondes :  

  • Je cherche le silence… au milieu du bruit et de l’accélération de toute chose.  
  • Je cherche une direction pour ma vie et la vie avec les autres, qui respecte mon désir d’appartenance et de sécurité.  
  • Je cherche la joie, à recevoir et à donner 
  • Je cherche un sens qui me permettent d’assumer les questions profondes de la vie 
  • Je cherche un monde juste, malgré sa complexité, et par-delà sa violence.  
  • Je cherche une communauté, dans la conscience que « tout est lié ».  
  • Je cherche la Paix et la liberté.  

Peut-être des jeunes diraient-ils les choses autrement. Ils sont tellement divers. Mais ces aspirations profondes sont réconfortantes. Elles reflètent une d’espérance de la part de ces jeunes, espérance pour laquelle ils sauront se mobiliser, et ce d’autant mieux que nous les y formons en leur en donnant l’exemple. 

Nous avons vécu en 2025 la transition d’un Pape à l’autre. L’apport inestimable du Pape François se fera encore longtemps sentir. Déjà, nous avons reçu beaucoup par le Pape Léon dont je retiens trois des quêtes profondes qui l’habitent, enracinées en sa foi en Christ. A la question « que cherches-tu ? », il pourrait répondre au moins trois désirs :  

  • Celui d’une paix désarmée et désarmante pour notre monde 
  • Celui d’une unité profonde entre les chrétiens… signe de l’unité à laquelle est appelée tout le genre humain 
  • Celui d’une attention aux plus pauvres de notre monde à qui Dieu dit, de façon particulière ce qu’il dit à chaque personne : « je t’ai aimé », selon le titre de son exhortation sur l’amour envers les pauvres, Dilexi te, en laquelle il écrit : “Une Église qui ne met pas de limites à l’amour, qui ne connaît pas d’ennemis à combattre mais seulement des hommes et des femmes à aimer, est l’Église dont le monde a besoin aujourd’hui ».  

Sa sérénité déterminée nous aide à avancer avec calme, et à nous engager, là où nous sommes appelés. Pour nous, il s’agit de la Somme, du diocèse d’Amiens. Cette année par exemple, nous vivrons les élections municipales. C’est très concret, et c’est une occasion de débattre sur ce niveau de base de notre démocratie, un niveau pour lequel nous sommes peut-être plus réalistes et moins idéologues. Beaucoup de chrétiens y participent comme élus municipaux, engagés aussi dans les communautés de commune. Nous connaissons l’engagement des élus sur le terrain, et quand il y a bonne entente avec les chrétiens, chacun étant conscient de ses responsabilités et attributions, c’est un bienfait pour les communautés. Je souhaite vraiment que ces élections soit une belle étape, pour préparer un débat de qualité en 2027, si quelque espoir nous reste permis.  

En Église, un de nos défis est de mieux accompagner ce qui nous surprend tous, le renouveau des attentes spirituelles, notamment dans les jeunes générations. Chaque année, de plus en plus d’enfants, de jeunes et d’adultes franchissent la porte de nos églises et s’y sentent chez eux. Ils veulent être accompagnés, bien accompagnés… et nous avons bien des progrès à faire, car il faut apprendre à les connaître, à les aimer, ces personnes, souvent pauvres ou blessées, qui frappent à la porte.  

Il faut aussi mieux connaître notre propre foi, si riche et si profonde que découvrent ces nouveaux chrétiens, en nous poussant à dépoussiérer nos mots et nos pratiques, et à être fiers du trésor que nous portons en nous. Nous avons eu une église qui savait aller au monde, mais quand le monde lui-même frappe à la porte de l’Église, nous ne sommes pas toujours très bons pour parler de ce qui nous fait vivre. C’est vraiment une belle perspective qui s’ouvre à nous, une perspective de croissance, en nombre peut-être, mais surtout en profondeur de vie de foi. Cette perspective nous est donnée comme un cadeau et non comme le fruit de nos mérites ou efforts. C’est un don de grâce. Au-delà de raisons humaines qui l’expliquent, nous croyons qu’il vient de Dieu.  

Toute notre vie d’Eglise doit être marquée par cette attente spirituelle qui sourd dans la société : l’enseignement catholique ne doit pas se laisser pas démonter par les contrôleurs musclés qui veulent limiter l’expérience de la vie chrétienne en son sein, les aumôneries et mouvements de jeunes (comme le scoutisme ou la JOC) doivent reprendre conscience qu’ils sont une porte d’entrée pour connaître l’Évangile de la fraternité, de la Création, et former des jeunes à une vie d’adulte responsable et engagée pour les autres, et aussi  une porte d’entrée pour l’accès aux sacrements. Les paroisses et leurs pasteurs, qui sont souvent des communautés de pratiquants peux nombreux et fort modestes ou âgés, découvrent qu’il n’y a pas d’âge pour être une communauté du témoignage (les missions paroissiales récentes en témoignent, malgré les résistances à être une « Église en sortie »). Il y a des braises qui repartent, des départs de feu qui nous étonnent… mais qui nous rappellent que Dieu lui-même est comme un buisson ardent, un feu qui ne s’éteint jamais.  

Chers amis, nous sommes embarqués ensemble pour faire réussir cette humanité et ce monde. Dieu l’a voulu ainsi. Il n’a pas voulu l’Église comme un groupe hégémonique qui régente le monde, ni comme un groupe sectaire reclus sur lui-même, mais comme une communauté du témoignage, une communauté de passeurs (chacun de ces passeurs étant lui-même en chemin de conversion), des passeurs qui favorisent la relation entre toute personne humaine et son Créateur, une communauté du service aussi, et en particulier du service des plus abîmés.  

Il n’a pas donné la foi en dépit du mal, mais parce qu’il y a le mal, pour affronter ce mal et le combattre. Il n’a pas révélé l’amour en dépit de la violence mais pour désarmer la violence. Il n’a pas suscité l’Espérance comme une consolation à bon compte mais pour traverser l’angoisse de la mort, marcher sur la mort, y compris quand elle semble étendre son emprise, et pour ainsi ressentir en cela la consolation que Dieu donne. Ces trésors d’intériorité qui nous sont donnés ont la capacité à s’incarner dans l’extériorité de notre vie ensemble, de notre manière d’habiter le monde. Je souhaite de tout cœur, de façon réaliste, que la nouvelle année civile nous fasse progresser tous en ce sens. Belle année nouvelle à tous.  

 

+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens