Homélie de Mgr Le Stang du 21 décembre 4ème dimanche de l’Avent
Homélie de Mgr Gérard Le Stang.
Dimanche 21 décembre – 4°Dim Avent.
Eglise Saint Leu Amiens et Montdidier
Chers amis,
Saint Joseph est allé se coucher et il dort, comme on dit, « du sommeil du juste ». L’expression s’applique d’abord à lui, car Joseph est la figure de l’homme juste par excellence. Saint Joseph dort. Il avait pourtant de quoi se payer une belle insomnie. Sa fiancée est enceinte d’un autre. De quoi vous briser le cœur, et vous arracher les cheveux pour savoir comment dire à-Dieu à la femme qu’on a tant aimée, avec qui on projetait de faire toute sa vie, et qui vous a apparemment trahi. Un casse-tête, un « tue-sommeil » car l’angoisse et la colère, ça vous fait tourner en rond dans un lit, plus que la paresse. Le livre biblique des proverbes ne dit-il pas, pourtant, avec humour : « comme une porte roule sur ses gonds, ainsi le paresseux tourne dans son lit ». Joseph n’est pas un paresseux. Il travaille pour gagner sa vie. Et le voilà en plein discernement : comment s’en sortir par le haut ? Il choisit une solution médiane. In medio stat virtus, dit le philosophe Aristote, dans un adage largement repris par la tradition chrétienne : le choix de «la vertu du juste milieu », celle qui fuit les extrêmes.
Cette solution médiane, c’est de répudier Marie mais « en secret ». C’est déjà un choix difficile. Selon la loi, il y avait adultère, et il devait être rendu public, on dirait aujourd’hui médiatique ou balancé sur les réseaux sociaux, donnant lieu à amplification, insultes et lynchages, lapidaires autrefois, verbaux aujourd’hui, mais qui font presque autant mal. Joseph cherche le moindre mal pour Marie. Il tient à elle. Il veut son bien. Il ne l’expose pas. Il sait déjà qu’il y aura des ragots, mais il assume. Il a pris sa décision, en pesant tous les arguments, il fait sa prière et se couche. Du sommeil du juste. Ainsi va Joseph. Il sait s’abandonner, entre les mains de Dieu, en homme juste et bon. Il a pesé ce qui devait l’être, et choisit ce que sa conscience lui commande de faire, quelles que soient les conséquences. Cette pureté d’âme et cette droiture de cœur le tiennent ouvert à la volonté de Dieu. C’est ainsi que Dieu, par son ange, va lui révéler une autre perspective. Joseph, homme juste, abandonné en son sommeil, ou en sa prière, est conduit à entrer dans le mystère de l’inattendu de Dieu : « l’enfant vient de Dieu ». Tout ce que Dieu a promis dans les Saintes Écritures s’accomplit en lui (2° lecture). Il incarne toute l’attente d’Israël. La vierge est enceinte. Il sera Emmanuel, Dieu-avec-nous, selon la prophétie d’Isaïe (1ère lecture). Joseph connaît les Écritures, ce que nous appelons nous l’Ancien Testament, et qu’il nous faut, nous aussi, impérativement connaître pour comprendre le mystère de Dieu. Joseph comprend tout de suite le message. Toute inquiétude est chassée. Il revient vers Marie qui devient son épouse, en un acte d’amour et de confiance éperdue. Il se donnera avec elle pour accueillir et aider à la croissance de ce petit bonhomme en qui Dieu a mis tout son amour et par qui il veut porter la joie au monde.
Voilà, frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez des insomnies causées par les tracas de votre vie (ou simplement du mal à quitter votre téléphone ou vos jeux vidéo au lieu de dormir), mais cet exemple de Joseph est éclairant pour nous aider à grandir dans la confiance en Dieu, pour devenir vraiment les serviteurs de sa grâce. Faire ce qui est juste et bon, agir en conscience et s’abandonner humblement entre les mains du Seigneur. Voilà ce qui est attendu de nous. Dieu fait le reste. Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, dit la Lettre de St Pierre :
Saint Claude la Colombière, jésuite à Paray-Le-Monial du temps des apparitions, prit un jour, à la manière de Saint Joseph, une décision qu’il résuma en cette prière : « Mon Dieu, Je suis si persuadé que vous veillez sur ceux qui espèrent en Vous et qu’on ne peut manquer de rien quand on attend de Vous toute chose que j’ai résolu de vivre désormais sans aucun souci et de me décharger sur Vous de toutes mes inquiétudes. »
Il est aussi un autre auteur célèbre qu’on peut lire en la circonstance, c’est l’écrivain Charles Péguy (mort durant la guerre 14), en son magnifique livre sur l’Espérance (Le porche du Mystère de la deuxième vertu), où on trouve un texte bien connu. Péguy y fait parler Dieu d’une manière assez provocante pour nous :
On me dit qu’il y a des hommes qui travaillent bien et qui dorment mal. Qui ne dorment pas. Quel manque de confiance en Moi. C’est presque plus grave que s’ils travaillaient mal mais dormaient bien. (…) car la paresse n’est pas un plus grand péché que l’inquiétude. Et même c’est un moins grand péché́ que l’inquiétude. Et que le désespoir et le manque de confiance en Moi. Je parle de ceux qui travaillent et ne dorment pas. Je les plains. (…) Je leur en veux même un peu. Ils ne me font pas confiance. Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère, ainsi ils ne se couchent point innocents dans les bras de Ma Providence. Ils ont le courage de travailler. Ils n’ont pas le courage de ne rien faire. Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire. De se détendre. De se reposer. De dormir. Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon. Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour. Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit. Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit. (Charles Péguy, Le Porche du Mystère de La deuxième Vertu, 1912).
La préparation de Noël nous invite ainsi à intérioriser le sommeil de Joseph juste. Pas sûr que cela nous guérisse de nos insomnies ou que ça nous fasse dormir plus vite, mais cela peut nous faire entrer davantage dans la confiance en Dieu. Tout en regardant notre monde et en pensant à son avenir avec une certaine inquiétude, tout en travaillant chaque jour pour passer nos examens ou gagner notre vie en nous demandant parfois de quoi demain sera fait, tout en étant troublé pour notre santé, pour nos proches, pour des décisions à prendre et pour tant de choses (parfois de peu d’importance) qui nous contrarient… approchons-nous de la crèche, en essayant d’imiter de Saint Joseph, et d’y déposer au pied du Seigneur tout souci de notre vie personnelle, de la vie du monde et de notre église.
Il nous revient certes de vivre et travailler avec sérieux et rigueur, d’agir toujours en conscience, de nous donner pour les autres, en discernant ce qui est juste et bon pour tous, et en visant la vertu du juste milieu… Mais une fois cela fait, il nous incombe de nous en remettre entre les mains du Seigneur, dans le repos de l’âme.
Tu m’appelles, Seigneur, me voici. Je te fais confiance. Délivre-nous de tout mal, rassure-nous en toute épreuve, nous qui attendons la bienheureuse Espérance de la venue du Sauveur. Que Saint Joseph nous aide à faire un pas de plus dans notre démarche de foi, dans notre abandon entre les mains du Seigneur. Et Noël nous comblera de joie. Amen.
+Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens