Dimanche 2 novembre – Commémoration des fidèles défunts- Eglise Saint-Leu
Chers frères et sœurs,
Puisque nous sommes appelés à cheminer en pèlerins d’espérance au long de l’Année Sainte, la journée du 2 novembre, qui fait mémoire de nos défunts et invite à prier pour eux, est un bon test pour savoir si nous sommes vraiment des hommes et femmes d’espérance. L’espérance apparaît de manière la plus vive quand nous sommes confrontés à la mort, et à ce qu’elle peut susciter de manque et de tristesse, de culpabilité et de regrets, d’angoisse et de vertige. Le fait d’être mortel n’est épargné à personne, ni à nous-mêmes ni à ceux que nous aimons, et les chrétiens eux-mêmes ont été conduits, dans leur réflexion de foi, à préciser ce qu’il leur est permis d’espérer, en trouvant les mots, les images et les symboles qui donneraient corps à cet au-delà dont personne, sauf Jésus, ne nous a fait retour jusqu’à ce jour.
La confrontation à la mort n’est pas du tout quelque chose de théorique. Beaucoup d’entre vous le savent, qui ont perdu des êtres chers. Je me souviens avec précision de la mort de mon grand-père alors que j’avais 9 ans (un temps assez joyeux du reste), et davantage surtout de la mort d’un ami et voisin de mon âge, à 12 ans, décédé en 24h00 des suites d’un coup pied reçu à la tempe alors qu’il était gardien de son équipe de foot. Il me vient cette phrase de Saint Augustin (au Chapitre IV de ses Confessions, au sujet de la mort d’un de ses amis proches (même si l’histoire montre que cette amitié était complexe) : « Tout ce que j’avais eu en commun avec lui, dit Augustin, sans lui s’était changé en cruelle torture. Mes yeux le cherchaient partout, et il leur était refusé » (Augustin, Les Confessions, 840). L’épreuve cruelle du deuil n’est pas théorique : elle arrache des larmes ou mure dans le silence, elle crée un vide qui ne se ferme jamais complètement, elle ouvre un espace de méditation qui chez les uns fait jaillir la foi, et chez d’autres, parfois, l’éteint. Pensez à la question de Sainte Marthe : Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. La présence, les mots et les silences offerts en ces circonstances peuvent être déterminants, tels ceux de Jésus pour ses amis Marthe et Marie, bouleversées par la mort de Lazare, leur frère.
Notre société hédoniste, du plaisir et du loisir, préfère esquiver la mort, ce qui accroît le choc émotionnel quand survient le décès de l’ami, du frère, du parent. Notre temps verse aussi dans le nihilisme, la culture du « rien » : rien n’est vrai, rien n’a de sens, rien n’a d’avenir. Circulez, il n’y a rien à voir ni à espérer. Mangeons et buvons car demain nous mourrons ! La désinvolture face aux réalités spirituelles conduit à préférer la culture de l’apéro à celle de la confrontation à l’inévitable. Il ne s’agit pas, certes, pas forcément de quitter l’un pour vous consacrer entièrement à l’autre (je vais me faire pourchasser par les tenanciers du Kingdom Coffee !), mais je vous invite à y réfléchir : vivre, c’est aussi apprendre à mourir, apprendre à aimer la vie, sans se prendre pour Dieu, et comme si chaque jour était le dernier et le plus précieux. Vivre, c’est aussi se préparer à la vie du ciel, dilatation et accomplissement du meilleur de nous-mêmes, de notre capacité à aimer et à nous donner.
L’autre dérive de notre temps est une forme de stoïcisme. Tu es mortel, alors prend les moyens pour partir toi-même, évitant les états d’âme et les douleurs du corps. Suicide-toi, avec l’aide de la société, qui s’apprête à voter des lois en ce sens. Cela arrange tout le monde en termes économiques. Suicide-toi, dans la dignité t’explique-t-on. Mais, peut-on se demander : est-ce un vraiment un choix personnel, ou une mise à mort orchestré par le pouvoir politique, avec la complicité du plus grand nombre, dont on vous laisse croire qu’elle est votre choix ? Qui décide de mourir ou de faire mourir ? « Je ne veux être une charge pour personne » diront volontiers des personnes âgées qui se sentent encombrantes. Mais quand tant de gens ressentent leur vie comme une charge les uns pour les autres, n’avons-nous pas collectivement consenti déjà à la loi du plus fort et du plus vaillant, au détriment des faibles et fragiles ? Je vous dis tout cela avec gravité, en me demandant si j’aurai encore le droit à l’objection de conscience et à la liberté de parole dans quelques temps. Mais il faut pouvoir parler de cela, et d’abord parce que chacun d’entre nous sera un jour confronté à sa propre mort : dans un temps où la souffrance physique en fin de vie se maîtrise de mieux en mieux, où la grande majorité des personnes meurent très âgées et en attente de tendresse, un temps où nous avons dit : « pas de peine de mort » pour les coupables de crimes horribles, parce que la Bible et les droits humains disent : « tu ne tueras point », voilà que nous pensons pouvoir régler son sort à la mort en se livrant à elle pieds et poings liés. Vous mesurez combien ce débat est délicat pour l’avenir de nos sociétés.
Dieu n’a pas fait la mort et ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants disait déjà le livre de la Sagesse (Sg 1,13), et prophète Isaïe s’exclamait : Le Seigneur détruira la mort pour toujours (Isaïe 25,8). C’est ce qui est arrivé en Jésus, mais « Qu’en sera-t-il de nous ? » demandaient déjà les premiers chrétiens à Saint Paul qui prit sa plume pour ouvrir des perspectives d’espérance aux Thessaloniciens, aux Corinthiens et aux Romains, pour montrer combien la résurrection de Jésus et la promesse de son retour permettent de voir la mort comme un passage et non comme un spectre qui effraie, une plongée dans le néant, ou un mur contre lequel on s’écrase. Si nous sommes passés de la mort à la vie avec le Christ (par la foi et le baptême), nous croyons que nous vivrons aussi avec Lui. Paul, éclairé par la Pâque de Jésus, ouvre une voie de lumière qui ne répond pas forcément à toutes nos questions, ni ne calme toutes nos anxiétés, ni n’apaise complètement le chagrin de nos deuils, mais qui nous invite à regarder la mort en face, et à faire de la vie un pèlerinage de confiance et de don de soi, avec le désir de voir Dieu, dans le bonheur de la communion des saints.
Tout cela est fort vite dit (même si ça fait une homélie un peu longue), pardonnez-moi, mais si ce jour est invitation à prier pour nos défunts avec confiance certes, mais il est aussi invitation à ne pas craindre d’approfondir notre rapport à la mort, non pour cultiver des pensées morbides, mais pour mieux choisir la vie en Jésus qui est chemin, vérité et Vie ! Amen.
+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens