Messe des communautés de l’enseignement catholique de la Somme
Messe des communautés de l’enseignement catholique de la Somme et envoi des nouveaux chefs d’établissements.
Mardi 14 octobre 2025
Eglise Saint-Leu d’Amiens
Homélie Mgr Gérard Le Stang
Chers amis,
Je n’ai pas honte de l’Evangile. Ce sont les premiers mots du passage de la lettre de Saint Paul aux romains, lus à l’instant. Je n’ai pas honte de l’Evangile car il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque. Et Paul d’expliquer à la petite communauté persécutée des chrétiens de Rome, où il va lui-même mourir bientôt, combien la foi en Dieu intègre une vision harmonieuse de la Création, une vie qui ne transforme pas la vérité en mensonge et où on ne rend pas divin ce qui n’est que relatif et mondain. Je n’ai pas honte de l’Evangile. Paul a compris qu’une vie vécue selon l’Evangile transforme le monde. Il faut alors que l’évangile soit connu, lu, médité qu’il descende en nous, qu’il touche et transforme notre vie intérieure. Jésus dans l’Evangile nous invite, lui aussi, à cette transformation de notre vie intérieure : Vous purifiez l’extérieur… mais à l’intérieur de vous-mêmes, vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté. Insensés.
L’intériorité est un espace précieux, le lieu de notre être profond, ce lieu où nous sommes nous-mêmes face à Dieu, où nous sommes libres et où se prennent les décisions cruciales de notre existence. Les jeunes générations, enivrés par les réseaux sociaux et bientôt conditionnés par l’IA, sont confrontées comme jamais au défi de l’intériorité : celle-ci, en effet, permet de maîtriser les pulsions violentes. Elle apprend la langue du respect. Elle ouvre à l’apprentissage du sens critique. Elle donne accès la culture. L’intériorité ouvre à l’altérité de toute personne et à la possibilité de la foi. Le projet éducatif de l’enseignement catholique, son caractère propre, est habité par ce souci de l’intériorité. Ce n’est donc pas le moment, moins que jamais, d’avoir « honte de l’Évangile », qui nous pousse par ailleurs à être respectueux de ceux qui nous gouvernent et à respecter les lois du pays dans lequel nous vivons. A condition que ne soient pas atteintes la liberté de conscience et la liberté religieuse, fondements de toute vie en société.
La sœur Cécile Renouard rappelait la semaine dernière dans une chronique que « Les luttes menées pour la liberté et la justice par Gandhi ou Ambedkar en Inde, par Mandela et Desmond Tutu en Afrique du Sud, par Vaclav Havel et Lech Walesa en Europe de l’Est, par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, par Jean Moulin ou la philosophe Simone Weil doivent toutes aux convictions fortes et à l’intériorité de leurs inspirateurs » (Cécile Renouard, chronique La Croix, 10 octobre 2025). Le Pape Léon lui-même dans son dernier texte Dilexit te montre combien le soin des plus pauvres, la naissance de grandes organisations sociales ou humanitaires, ont eu souvent pour inspirateurs des chrétiens de convictions et intériorités fortes. Dans nos établissements, la voie par laquelle nous initions les jeunes à ces convictions fortes est celui de la transmission de la foi chrétienne, chaque fois que les familles en sont d’accord, et celle de la culture chrétienne, reliée aux autres religions, offerte à ceux qui ne font pas de catéchèse. Les jeunes sont ainsi initiés au donné chrétien, source de compréhension de notre patrimoine, d’une bonne part de notre identité, et source d’inspiration de tant de personnages importants en notre monde.
Telle est notre responsabilité face à l’avenir. Le frère Francisco Lelpo, supérieur de la custodie de Terre Sainte (i.e l’ensemble des communautés de Franciscains du Porche Orient), qui anime notamment tout un réseau d’écoles en Israël et Palestine, au Liban, en Syrie et Jordanie et autres lieux, dans le contexte tragique que vous connaissez, disait dans une interview récente à la revue Terre Sainte Magazine : « L’avenir se joue principalement par l’éducation, qui pour nous en Terre Sainte, s’exprime à travers les écoles, mais aussi dans les paroisses. Ces deux grandes institutions sont vraiment le cadre dans lequel peut se construire un avenir différent. » Dans ces pays fortement islamisés, personne n’a honte de l’Evangile. Tous savent la plus-value qu’apporte les écoles chrétiennes. Les familles acceptent que les filles n’y soient pas voilées et intègrent sans souci la dimension chrétienne de l’éducation.
Chez nous aussi, les paroisses et les écoles catholiques sont aussi deux grandes institutions dans lesquelles peuvent se construire un avenir différent. Dans les paroisses, le responsable est le curé. Dans les écoles, c’est chacun de vous, chefs d’établissements, qui êtes le responsable de la pastorale, en vertu des statuts de l’enseignement catholique. C’est dire votre responsabilité – et j’en mesure bien la complexité en certains lieux, croyez-moi – pour créer des équipes éducatives qui ne font pas seulement bonne figure à l’extérieur mais jouent aussi la collaboration, la bienveillance, la franchise, l’engagement à l’intérieur (pour reprendre ce binôme extérieur/intérieur dont parle Jésus). Une responsabilité pour que la pastorale ne soit pas qu’un saupoudrage de deux ou trois célébrations par an, mais un engagement de fond pour former l’intériorité des élèves, leur ouverture à Dieu et leur capacité à se donner pour les autres. Nous mesurons tous les progrès énormes à faire, et ce n’est pas le moment de se laisser paralyser par les idéologies, la peur de perdre des élèves, où que sais-je. Tout le projet de l’enseignement catholique est pétri d’Evangile et la pastorale n’en est pas un ajout folklorique ou décoratif. Elle en est l’âme. Alors, je le redis : dans le respect de la loi, qui fixe certes des règles à suivre, mais autorise aussi le déploiement du caractère propre, n’ayez pas peur de ceux qui veulent vous bloquer, de l’extérieur ou à l’intérieur. Il en va de l’avenir de nos institutions. Quel intérêt en effet de garder l’estampille catholique à un établissement sous contrat si celle-ci ne sert plus que de caution pour des familles qui ont plus de moyens que les autres ?
« La jeune génération, rappelle récemment une éditorialiste, est de plus en plus à l’aise avec l’expression de la foi religieuse, mais on voudrait continuer de les invisibiliser, même dans ces lieux où le « caractère propre » reconnu par la loi, devrait en permettre le libre épanouissement. (…) Si un établissement catholique n’a nulle place dans ses journées pour exprimer le « caractère propre » de son projet éducatif, en somme, si rien ne le distingue du public alors l’existence du privé se limitera à un pur élitisme scolaire. Et cette perspective, pour le coup, est scandaleuse. (…) Sans différence perceptible, sans adhésion des parents à un projet éducatif, c’est l’entre-soi et le contournement de la carte scolaire qui l’emportent. Or comme l’a également rappelé Guillaume Prévost (nouveau SGEC), ‘l’enseignement catholique s’est fait pour les pauvres’. ».
Je n’ai pas honte de l’Évangile, car il est puissance de Dieu pour le salut de quiconque. Que votre mission, difficile en ces temps, j’en conviens, mais aussi très stimulante, soit bénie, joyeuse et libérée de toute crainte et de toute honte. Vous pouvez compter sur mon soutien, sur mon amitié et ma prière, tout comme je compte sur vous qui voyez dans les enfants et les jeunes, l’avenir de notre société, en ce monde fait pour le bonheur de Dieu. Amen.
+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens