Messe en mémoire des Saint-Martyrs de Corée .

Messe en mémoire des Saint-Martyrs de Corée.
Samedi 20 septembre 2025
MEP. Paris.
 

Chers frères et sœurs,  

Dans l’Église Catholique, on parle beaucoup de synode, pour désigner le chemin que les baptisés parcourent ensemble. St Jean Chrysostome a écrit que le mot ‘Église’ est synonyme de ‘faire chemin ensemble’. En faisant mémoire aujourd’hui des saints André Kim Tae-Gon, de Paul Chong Ha-Sang, et de leurs compagnons, et des trois évêques et sept prêtres des M.E.P, nous mesurons que ce chemin parcouru ensemble, ce chemin synodal et communautaire, peut aller jusqu’au témoignage du martyr. Quel magnifique exemple, en effet, tels les martyrs de Corée, quand des baptisés, avec leurs prêtres et leurs évêques demeurent ensemble et jusqu’au bout, des amis de Jésus, hommes et femmes au cœur pur et ardent, au cœur de missionnaire ou de catéchiste, comme le fut Paul Chong Ha-Sang ; des hommes avec un cœur de pasteur aussi, comme nous le contemplons chez Le P. André Kim et les missionnaires MEP, habités par la Sagesse de Dieu Créateur et Sauveur, qui veut unir en Lui toute la Création et l’humanité, dans la liberté de l’amour et la paix du cœur.   

Pour faire chemin ensemble jusque dans le martyr, nous n’avançons pas en solitaire. Nous avons besoin les uns des autres, pour nous soutenir, nous corriger, et nous sanctifier. L’individualisme n’est pas notre tasse de thé ! Vous l’avez entendu, à l’instant : St Paul ne dit pas aux chrétiens de Rome : qui me séparera de l’amour du Christ ?  Mais : Qui nous séparera de l’amour du Christ. (…) En tout cela nous sommes les grands vainqueurs, grâce à celui qui nous a aimés. C’est en priant ensemble, en nous soutenant les uns les autres, en famille, en communauté chrétienne, que nous ouvrons nos vies à la perspective du don total, par amour pour Dieu et pour nos frères. En lisant ensemble l’Evangile et en donnant la Parole à chacun, nous apprenons à suivre Jésus crucifié, pour aller là où nous ne pensions pas aller. En intégrant nos frères et sœurs les plus pauvres ou perdus, nous découvrons combien se donner par amour, comme Jésus sur la croix, est la plus grande des richesses qui fleurit en résurrection.  

Étant évêque à Amiens, permettez-moi d’évoquer la figure de Mgr Antoine Daveluy, prêtre à Amiens avant de filer vers les M.E.P, un des martyrs célébrés ce jour. Je salue au passage les membres de sa famille présents ce soir parmi nous, et aussi les trois prêtres de Corée du Sud que Saint Antoine Daveluy nous a obtenus comme missionnaires à Amiens : Vincent Jeon (diocèse de Gwanju), Yunjae Park (de Daejon) et François Park (diocèse de Daejon). Non seulement les chrétiens de Corée ne furent pas tous éradiqués, comme cela fut dit en 1870, mais leur Église, enfantée dans le martyr, est devenue vivante et missionnaire. 

Antoine était fils d’industriel, maire d’Amiens, homme très pieux qui eut avec sa femme 14 enfants (7 garçons et 7 filles), dont deux devinrent prêtres et trois religieuses. Mentionnons, au passage, qu’un de ses neveux, le contre-amiral René Daveluy est l’inventeur du périscope pour les sous-marins ! On raconte qu’au jour de son ordination sacerdotale, un enfant infirme bénéficia du miracle d’être remis sur pied. Antoine, homme intelligent, érudit, plein d’humour et de dynamisme, était attiré par l’aventure de la mission. Il aimait se donner avec enthousiasme, dans la joie de la foi. Il fut trois ans vicaire en pleine campagne picarde, à Roye, ce qui était déjà un grand pas missionnaire pour ce jeune homme riche habitué à une vie facile et confortable…. Imagine-toi, écrit-il à son frère, ton frère sans ménage et sans domestique, dans les rues pour faire ses courses, achats et marché, arrangeant son feu, balayant sa cour, puis rangeant sa chambre… La vie modeste, en fait, d’un homme normal de son temps, qui découvre, pourtant, à Antoine le bonheur d’une vie simple et pauvre, toute donnée à Dieu et à ses paroissiens. Son curé écrira à son papa, lors de son départ de Roye : « Aucun prêtre, jusqu’à présent, n’a en si peu de temps, conquis une aussi haute confiance dans cette paroisse. Je me console par la pensée du bien qu’il a fait, et de celui, plus grand encore, qu’il est appelé à faire. J’admire sa détermination et je suis porté à croire que Dieu a de grands desseins sur lui » (curé de Roye, 1843).  

Ces grands desseins, Antoine va les accomplir en peu de temps puisque c’est à 48 ans qu’il meurt, étant devenu évêque en 1857 et ayant vécu dans les provinces reculées de Corée, 21 ans après y avoir débarqué discrètement, en compagnie d’André Kim qui venait d’être ordonné en Chine et rentrait dans son pays. 21 ans de mission coréen où Antoine, devenu un spécialiste de la langue locale, a vécu vie très dépouillée, au contact des chrétiens peu nombreux et pauvres vers lesquels il est envoyé (pour apprendre la langue notamment). Des chrétiens pauvres mais très accueillants, qui venaient l’écouter, nombreux et très longtemps dans la petite cabane où il était logé. Ils ne disent jamais ‘assez’. Je parle une langue impossible, mêlée de chinois, de coréen, de je ne sais quoi. Ils comprennent ou ne comprennent pas, mais ils sont contents et moi aussi, et quand vient le moment de la séparation, c’est une famille à laquelle il faut s’arracher. Antoine est un missionnaire heureux, même si la vie est difficile : « (Mon évêque), écrit-il, ne s’habitue pas à la nourriture coréenne mais il a la grâce spéciale de pouvoir vivre sans manger. (Ce qui n’est pas son cas). Alors, je mange du riz, puis du riz et encore du riz… et je bois du vin que les aveugles boiraient plus volontiers que les autres mortels. Formidable carême, dit-il, difficile à vivre en France, mais qui le réjouit beaucoup !  

Il se donne ainsi au rythme de cette vie heureuse de missionnaire zélé et d’évêque attentif, dans un temps où beaucoup de missionnaires meurent jeunes du fait des maladies. Une vie très éprouvante physiquement donc, qui le conduit à écrire en 1859 (il a 41 ans), avec un peu d’humour, à une tante : « Cassé et usé avant l’âge, je n’ai plus la force d’avoir une maladie : je suis un jeune vieillard dont la mémoire et toutes les facultés disparaissent ». Antoine est pourtant bien vivant quand arrive cette nouvelle vague de persécution où il est arrêté et décapité, après avoir eu le temps de griffonner un billet confié aux paroissiens qui le cachaient au risque de leur vie, billet adressé à ses parents, qui résume le don de sa vie : « Adieu. Dans les cœurs de Jésus et Marie, nous saurons supporter croix et souffrances, pour le nom de Jésus-Christ. Fidélité de tous au rendez-vous. Je tâcherai de ne pas y manquer. Un adieu tout spécial à mes frères et sœurs. Je les ai aimés bien vivement, mais en Dieu, je les aimerai toujours. Je penserai toujours à eux. Je les confie de nouveau à Jésus, notre maître, à Marie, Reine des martyrs, notre Bonne Mère. Nous nous reverrons un jour, n’est-ce pas ? Votre tout dévoué et respectueux fils, Antoine Daveluy, Missionnaire apostolique. » 

Hier soir, je me trouvais avec des confirmands de la paroisse de Roye où Antoine Daveluy fut vicaire pendant trois ans. Je leur disais que depuis sa canonisation (en 1984), il y a eu aussi la béatification (en 2016) d’une sœur martyr en Algérie, sœur Bibiane Leclerq et la canonisation de sœur Marie du Saint Esprit, également originaire d’un village proche, qui faisait partie des carmélites de Compiègne, décapitées à Paris en haine de la foi, en 1794. Leur canonisation récente a été célébrée à Notre-Dame, samedi dernier. Trois béatification ou canonisations en 40 ans, de personnes nées ou ayant servi dans leurs villages proches, n’est-ce pas pour ces jeunes confirmands, un exemple pour que leur vie se fasse pèlerinage vers la sainteté ? Je leur ai rappelé que la dernière prière commune des carmélites, avant d’aller au martyre, fut le chant du Veni creator spiritus (viens Esprit Saint). Voilà qui peut encourager, nous aussi, chers frères et sœurs, sur ce chemin de la joie chrétienne, que nous avons choisi d’emprunter, poussés par l’Esprit Saint, chemin de la paix du cœur que Dieu donne à ses fidèles en toutes circonstances, chemin synodal d’une Église toujours en conversion et appelée au témoignage extrême.   

Lors du jubilé de la consolation à Rome, lundi dernier, Mme Diane Foley, dont le fils a été décapité par Daesh, en Syrie, en 2014, a témoigné de son chemin de croix de maman, devant le Pape, en disant : « L’exemple de Marie a été particulièrement puissant pour moi. Elle a accompagné son fils dans son agonie et sa crucifixion. Même lorsqu’elle ne comprenait pas pourquoi il fallait qu’il en soit ainsi, elle a fait confiance et est restée fidèle. Elle m’a appris à faire de même, à marcher dans la foi quoi qu’il arrive. » Que la Vierge Marie et les Saints martyrs de Corée, toute la communion anges et les saints du ciel, nous soutienne pour que nous cheminions avec sagesse et courage sur le chemin du témoignage extrême de la foi et de l’amour dont Dieu emplit nos cœurs 1. Amen

 

+ Mgr Le Stang
Evêque d’Amiens

 

1 Les citations de Saint Antoine Daveluy sont extraites de la conférence de Mme Françoise BUZELIN Chargée de recherche aux Missions Étrangères de Paris, donnée à Amiens le 30 mars 2016 à l’occasion des150 ans du Martyre de St Antoine DAVELUY.