Homélie de Mgr Le Stang pour Pâques
Dimanche 20 avril 2025
Cathédrale Notre-Dame d’Amiens

Chers frères et sœurs,
Marie-Madeleine, la première au tombeau, la première à parler, inaugure la cascade des témoignages. Elle n’assène pas une certitude. Elle exprime un trouble : On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. Rencontrer Jésus vivant, avoir foi en Lui, ne veut pas dire que nous comprenons tout, mais des signes nous sont donnés que nous relions peu à peu.
Quelques âmes, il est vrai, sont habitées par un amour intense et pur comme le disciple bien-aimé dont on dit : il vit et il crut. Pour lui, pas de délai, il a tout compris, tout de suite. Mais habituellement, Dieu s’adapte à chacun. Il prend patience. Il habitue nos yeux à sa lumière vive, il nous évite l’infarctus ! Il prépare des cœurs qui ne s’imaginent absolument pas ce que croire en Dieu veut dire. Dieu est plein de tact et d’attention. Même au matin de Pâques, il n’écrase personne. Il laisse la foi germer au fond des cœurs qui l’attendent.
Sainte Marie-Madeleine est troublée, mais son cœur va s’ouvrir peu à peu à cette nouvelle inouïe : Christ est vivant. Ce n’est pas une théorie, un concept, mais une Présence vivante qui vient à elle. Elle le prendra pour le jardinier, avant de consentir à cette réalité complétement nouvelle dans l’histoire du monde : Il est vraiment ressuscité, celui que nous avions porté au tombeau !
Un exemple pour dire la même chose : l’an passé, dans notre diocèse, une jeune femme, qui préparait sa confirmation, raconte comment elle avait été très troublée par les paroles prononcées lors des obsèques de son grand-père, sans comprendre pourquoi. Elle s’était alors mise à participer à tous les deuils de sa paroisse pour entendre à nouveau ces paroles qui lui brûlaient le cœur, au point que sa famille commençait à s’inquiéter de sa santé mentale. Elle finit par découvrir que c’était le Seigneur lui parlait. Elle avait reçu le don de la foi. Le Seigneur des vivants, et non pas des morts se révélait à elle dans ces célébrations, non pas par des apparitions mystiques, mais par les mots simples, les mots de la foi que prononçaient les chrétiens. Il faut parfois du temps pour venir à la foi, parfois pour découvrir qu’on l’a déjà, ou pour y revenir. L’aide d’autres croyants et toute la prière de l’Eglise est précieuse en ces moments.
Il est vrai que la foi chrétienne appelle une ouverture d’esprit et de cœur inhabituelle. Il s’agit, en quelque sorte, de croire à l’impossible. Seul l’Esprit Saint peut nous aider à passer à un autre niveau de perception de la réalité et à entrer dans la profondeur du mystère chrétien. La grâce de Dieu éclaire nos cœurs, mais aussi nos intelligences, d’une clarté nouvelle. Jésus, d’une part, est pleinement homme, comme nous, excepté le péché. Beaucoup s’en tiennent à cela. Un modèle d’humanité, de bienveillance et de bonté. Mais cet homme est le Fils de Dieu, pleinement Dieu. Cela aussi est notre foi. Il est, consubstantiel au Père, précisera la foi de l’Eglise au Concile de Nicée, voici 1700 ans, une foi que nous proclamons encore en ces termes, avec tous les chrétiens du monde, catholiques, orthodoxes, arméniens, syriaques, maronites, coptes, luthériens, calvinistes, évangéliques, et j’en passe. Tous fêtent Pâques, comme cela arrive parfois, en ce jour même, et tous le croient mordicus : Jésus est vraiment homme et vraiment Fils de Dieu. Le bébé de Bethléem, le crucifié du Golgotha, est vraiment le Fils de Dieu, un seul et le même, et Dieu l’a ressuscité le troisième jour… quiconque croit en Lui reçoit par Lui le pardon de ses péchés. (1° lecture).
C’est la foi de l’Église des origines chrétiennes, parfois reçue par des foules nombreuses, parfois rejetée, souvent davantage à cause du péché des chrétiens qu’en elle-même. Alors que nous la pensions vouée à une longue traversée du désert, elle refleurit avec force dans les jeunes générations actuelles. Le lierre de la foi se faufile entre les pierres des cœurs fermés ou fatigués et la grâce, comme une eau vive descendant du côté ouvert de Jésus, jaillit dans le cœur des jeunes et redonne espérance à notre monde. « Tu aurais pu nous en parler, disaient des parents, s’étonnant de découvrir que leur fils se préparait au baptême depuis plus d’un an » « Et quand donc ? répond ce jeune, on ne parle jamais de religion à la maison ». Décalage évident. Ne jugeons personne… mais reconnaissons-le : Notre monde est troublé, et il nous faut peut-être accepter de l’être comme Marie-Madeleine : On a enlevé mon Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. Accepter d’être troublé est déjà un signe que Dieu nous fait. Notamment quand on constate la pureté du cœur de nombreux jeunes qui ressemble tant au disciple au cœur pur : Il vit et il crut.
Nos cœurs troublés ne sont plus guère habités par les idéologies qui rêvaient de grand soir socialiste et de belles bagnoles capitalistes. Ils se demandent plutôt : Où va le monde ? Il n’est plus l’heure d’écrire des lois nouvelles lois qui confortent l’individualisme, menacent la vie humaine, divisent la communauté humaine, ou abîment son environnement. Nos cœurs troublés sont-ils prêts à entrer en eux-mêmes, confesser humblement, comme Saint Augustin, fameux converti lui aussi : Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repose tant qu’il ne repose en toi ? Une vie étalonnée à celle de Jésus, homme de prière, de parole et d’action, et Fils du Dieu vivant, qui nous fait découvrir une bonté plus profonde que le mal, et marche avec nous tous les jours jusqu’à la consommation des temps.
Cette foi ne nous replie pas sur nous-mêmes. L’Eglise n’est pas un village d’Astérix qui se croit fort mais encerclé de méchants. Elle est le Corps du Christ, qui continue de rendre son Seigneur proche de tous, et notamment des plus marginalisés. Elle est la communauté de l’Espérance, pour tous. Cela appelle de notre part, des choix de vies, mûris dans la prière et discernés dans la paix du cœur. Oserons-nous les prendre ? N’ayez plus peur. Christ Vivant fait de nous des vivants, des résistants, des témoins de son éternité d’amour. Amen. Alléluia.
+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens