Homélie de Mgr Le Stang pour le Jeudi Saint

Jeudi 17 avril 2025
Cathédrale Notre-Dame d’Amiens

© Eric Lemaire

Chers frères et sœurs,  

Au soir de ce jeudi saint, nous essayons d’entrer dans les sentiments de Jésus, de revivre de près cette soirée au cours de laquelle il donne le sens de ce qu’il va vivre peu de temps après. Nous voulons veiller avec Lui.  

Jésus sait qu’il va mourir bientôt. Son sang va être versé, le sang de l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. C’est l’heure de sa Pâque, l’heure où Dieu passe pour libérer son peuple de la servitude. Abraham fut dispensé par Dieu, en raison de sa foi, d’offrir son fils Isaac en sacrifice. Les hommes n’ont pas accordé ce même privilège au Fils de Dieu. Jésus accepte librement cette destinée. Il sait qu’il n’y a plus d’autre moyen pour révéler la miséricorde de son Père à notre monde. Il a tout essayé : prêcher, partager la vie simple des gens de Nazareth, entrer en dialogue, notamment avec ses frères juifs, redoutables débatteurs, essayer de convaincre, guérir, exorciser, prier sans fin, s’entourer de disciples et les former. Rien n’y a fait : Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu (Jean 1,11). Mais Jésus ne lâche rien. Il sait que son Heure est venue, l’Heure d’être élevé de terre pour attirer tout homme à Lui. C’est l’heure de son baptême, de son passage par la mort vers la vie. Il a foi en ce qu’il veut transmettre au monde, au point d’appeler ses apôtres à reprendre le flambeau quand il ne sera plus visiblement présent, en attendant son retour. L’Esprit Saint vous enseignera toutes choses, ajoutera-t-il. Voilà pourquoi, le temps d’un dîner, il transmet, en condensé, l’essentiel de son message. Dites-moi donc : Si vous aviez une soirée pour transmettre à vos amis le testament de votre vie, avant de disparaître à leurs yeux, que diriez-vous ? Que feriez-vous ?  Jésus fait tenir cet essentiel en deux actes : le lavement des pieds et l’institution de l’eucharistie.  

Le lavement des pieds nous désarme, comme il désarçonne Pierre. Face à ses amis, dînant, allongés sur leurs divans, Jésus, après leur avoir parlé, se met à genoux et lave leurs pieds empoussiérés. Cet acte servile est incompréhensible, et humiliant. Même s’il est geste d’hospitalité, il revient aux serviteurs, pas au maître. Pierre se fâche. « Maître, mais que fais-tu ? ça ne va pas ? » Jésus doit prendre l’argument de la séparation d’avec Lui pour emporter son adhésion. Pierre prend conscience de tout ce qui le tient encore à distance de son maître. Il l’aime mais ne comprend pas où il veut en venir. Il le trahira dans la nuit. Je ne connais pas cet homme.  

Puis Jésus reprend sa place de maître du repas. C’est bien Lui qui a autorité, il garde la maîtrise des événements. Il n’a pas été pris d’un coup de folie. Il demande à tous, y compris à Judas, qui est présent : Comprenez-vous ? Personne ne comprend rien. Et cela nous interroge en profondeur : Combien de temps faut-il, à nous, pour comprendre cela ? Toute une vie en fait.  

Comprendre que l’autorité véritable, y compris celle de Dieu, n’a rien à voir avec l’emprise, la domination et encore moins prédation…C’est un exemple que je vous ai donné, ajoute Jésus. Un exemple de service humble, donné par Dieu lui-même ! Voilà comment Dieu exerce sa mission et révèle sa Présence parmi nous. Cela en dit long sur la puissance divine et sur sa Providence, jamais contraignante pour la liberté humaine. Nous voilà, nous aussi, appelés à traverser la colère de Pierre et la tentation du volte-face de Judas, pour aller plus loin dans notre compréhension intérieure de l’Evangile, dans notre connaissance intérieure de Dieu.  

Le lavement des pieds se fait chemin de salut. Il vaut pour chacun : la charité couvre un grand nombre de fautes (1 P 4/8) dit par ailleurs l’Écriture Sainte. Elle nous unit à Dieu (Clément de Rome aux Corinthiens). Ce qui ferme la porte du salut, c’est la défiance, le refus de servir et de pardonner. Mais la confiance est un risque : en regardant la Croix, nous en mesurons le prix.  

 Le lavement des pieds fait ainsi mémoire du sacrifice de Jésus, venu pour servir et non pour être servi. Mon Corps est livré pour vous, mon sang est versé pour vous, ma vie, la Vie de Dieu se fait don et pardon, humilité et service, offrande et sacrifice. Appelez certains parmi vous à donner leur vie pour présider l’eucharistie en mon nom. Nourrissez-vous de moi, prenez force par votre communion à mon corps, vivez de ma Vie et devenez mon Corps Vivant, mon Eglise dont vous êtes chacun un membre indispensable et qui est ma présence, par vous, en ce monde.  

Le lavement des pieds, conjugué de 1000 manières dans nos destinées personnelles, a ouvert la voie chrétienne, dans sa puissante originalité, au milieu des nations. Il a produit dans l’histoire tant de saints et de saintes et il en fournira encore, tant de martyrs de la foi, de la justice et de la charité, tant de martyrs du service humble et du don de soi joyeux. Le lavement des pieds annonce ce que sera le ciel, une communion éternelle d’attention réciproque et affectueuse.  

Voilà pourquoi Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, en même temps que le geste eucharistique et parce que les deux gestes n’en font qu’un, nous laisse ce lavement des pieds comme précieux Testament. Et il nous livre, ce faisant, une nouvelle béatitude : Heureux êtes-vous si vous le faites. Car tout cela est affaire d’amour : sachant que son heure était venue, ayant aimés les siens qui étaient dans le monde, Jésus les aima jusqu’au bout… Où son amour et charité, Dieu est présent. Que l’amour de l’eucharistie, source et sommet de la vie chrétienne nous inonde de charité. Amen.  

+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens