Homélie de Mgr Le Stang pour le Mercredi des Cendres à la Cathédrale Notre-Dame d’Amiens.

Homélie de Mgr Le Stag pour la célébration du Mercredi des Cendres
à la Cathédrale Notre-Dame d’Amiens
Frères et sœurs bien-aimés,
La vie chrétienne est un pèlerinage qui nous conduit à la joie éternelle auprès de Dieu, après un passage radical de la mort à nous-mêmes pour ressusciter en Christ. Ceux d’entre nous qui sont baptisés ont déjà vécu ce passage par le sacrement de baptême. Ils ont été libérés du péché et comblés d’Esprit Saint. Il leur reste à accomplir ce baptême de façon très concrète en étant vraiment des femmes et des hommes de Dieu, qui chaque jour de leur vie savent mourir à eux-mêmes pour grandir dans la liberté de l’amour dont Dieu est la source. Ceux d’entre nous qui vont être baptisés lors de la nuit pascale et confirmés à la Pentecôte reçoivent le temps que nous allons vivre comme une grâce pour se préparer à ce grand passage de la mort à la vie, pour recevoir le cadeau du Salut éternel, dont Dieu seul est la source, Salut qui nous vient par l’eau et le sang du côté transpercé de Jésus sur la Croix.
Baptisés ou catéchumènes, nous entrons en carême. C’est un temps de conversion, à vivre d’autant plus intensément que nous sommes dans une Année Sainte, au sein de laquelle le Saint-Père a voulu que nous soyons au cœur du monde des pèlerins d’espérance.
Le premier acte de la conversion est un acte de foi : Seigneur, tu me relèves et m’accordes ta confiance. Je crois en toi. Le second acte est un acte de charité : Seigneur, avant même que je sois créé, tu m’as vu et tu m’as aimé. Je t’aime. Le troisième acte de la conversion est un acte d’Espérance : Seigneur tu es avec moi chaque jour, tu veux me libérer de toute asservissement et de toute mort. Je t’espère. La vie chrétienne, c’est donner à Dieu de plus en plus de place dans notre vie. Cela passe par plus de foi, plus de charité, plus d’espérance. Seigneur, je crois en toi, je t’aime, et je t’attends. Répétez cette phrase 50 fois par jour. Dès que vous la prononcez, le Seigneur vous prend à la lettre. Il entre dans votre cœur et transforme votre vie. La foi, la charité et l’espérance sont les trois clés que Dieu vous donne et que vous devez tourner, de l’intérieur, dans la serrure de votre cœur fermé, pour accéder au cœur ouvert de Dieu.
Le deuxième mouvement du carême consiste alors à se libérer du péché. En entrant dans l’élan de la foi, de l’espérance et de la charité, nous voyons tout de suite que nos sens et notre cerveau sont alourdis et abrutis par toute sorte de comportements et de pensées qui ne viennent pas de Dieu ou qui l’empêchent de prendre sa place en nos vies. Au début du carême, je peux prendre un temps pour identifier et nommer ce qui m’empêche d’être un saint.
Nous ne sommes pas forcément des gens méchants ou pervers, mais chaque année, quand vient le carême, nous le constatons : Jésus livré pour nous sur la Croix, dépouillé de tout par amour, met en lumière une part de péché ou de résistance à la grâce qui restait caché jusque-là. Car la vie chrétienne est un pèlerinage d’espérance qui nous apprend à mourir à nous-mêmes, à bien mourir, pour vivre de Dieu dès cette vie, avant même l’accomplissement du ciel.
Il y a du péché en nous, une défiance à l’égard de Dieu et une méfiance à l’égard des autres et de nous-mêmes peut-être, qui nous fait nous accrocher, comme les païens, à ce qui n’a aucun intérêt en ce monde, « préoccupations frivoles, discordes et jalousies » (Saint Clément de Rome aux corinthiens). Il faut être clair : le carême n’est pas un itinéraire de développement personnel narcissique, ni une performance qui rehausse l’estime de nous-mêmes à nos yeux ou aux yeux des autres. C’est un combat spirituel contre le péché pour réaliser davantage notre vocation de fils et filles de Dieu, dès cette vie, vocation à la liberté et à la force intérieure, vocation à la joie d’être à Dieu et de n’être esclave de rien ni de personne. C’est apprendre à perdre pour gagner : perdre ce qui nous encombre pour gagner ce qui nous accomplit. C’est un pari, un combat à la vie à la mort, et un saut dans la foi, le plus grand des frissons, celui de croire qu’on ne peut, dans l’existence, tomber jamais plus bas que dans les bras de Dieu. C’est donner toute sa place à l’amour de Dieu et faire entrer en soi un amour intense et débordant envers tous, ce qui est difficile tant la méfiance et l’agressivité imprègnent nos sociétés troublées et désorientées, ayant perdu l’attente du soleil levant, à l’Orient de la résurrection.
Jésus, dans l’Évangile nous rappelle trois moyens traditionnels pour donner place à Dieu dans notre vie et il enseigne la manière de bien les vivre : l’aumône, la prière et le jeûne, à vivre du fond du cœur, sous le regard du Père et dans l’intimité de la relation de foi et d’amour avec Lui. Une fois compris qu’on n’est ni dans l’ostentation ou la performance personnelle, ces moyens peuvent être vécus ensemble, en communauté. Comme pour un jogging, on est plus motivés si on le court à plusieurs au petit matin (ou le soir). Aller ensemble vers les plus nécessiteux en se privant vraiment de quelque bien ou confort et en donnant du temps (matière précieuse entre toutes !) ; prier ensemble avec ferveur, jeûner ensemble… et peut-être faire tous les trois ensemble : à deux ou trois ou davantage, renoncer à ce qui était prévu, y compris un repas, le temps d’un partage d’évangile, d’un chapelet ou d’un chemin de croix, le temps d’une visite, d’un partage, d’un acte de charité ou de justice.
Ce sont des moyens. L’important est de mettre le doigt, de façon très concrète, en plein dans la réalité et la vérité de notre vie, sur ce qui ne peut plus durer si nous sommes vraiment chrétiens : un refus de pardon qui dure trop, une manière de juger, médire, ou dévaloriser, une addiction dont je suis à même de me libérer en commençant par l’avouer, et tant d’autres comportements et attitudes hyper-concrètes qui bloquent la dilatation de l’Esprit de Dieu dans notre vie.
Nous avançons vers Pâques avec les 110 catéchumènes adultes, les lycéens et collégiens qui vont recevoir l’eau du baptême et être imprégnés du saint chrême à Pâques et à la Pentecôte. Nous leur devons un exemple de grande sainteté pour qu’ils découvrent la beauté profonde de notre engagement à la suite du Christ. Et vous chers catéchumènes, vivez ce temps comme un temps de retraite. Dimanche prochain, à Saint Thérèse, je vous appellerai définitivement à recevoir ce sacrement.
Je vous retrouverai tous ici pour la messe chrismale et la Semaine Sainte. J’espère qu’entre temps, ces 40 jours auront été, pour chacun de vous, pour moi-même, et pour toute notre Église, un temps de joie profonde, la joie de ceux qui apprennent à mourir un peu plus, à eux-mêmes pour suivre un peu plus, voire beaucoup plus, le Christ, le crucifié du Golgotha, le Ressuscité du matin de Pâque.
L’espérance ne déçoit pas, frères et sœurs. C’est ainsi que le Pape François commence la Bulle qui annonce l’année sainte, le jubilé. L’Espérance est la boussole et l’énergie du carême. Prenons maintenant la route. Seigneur mon Dieu, je crois en toi, je t’aime et je t’attends. Amen.
+ Mgr Gérard Le Stang
Evêque d’Amiens