Homélie de Mgr Le Stang
Messe de la Nuit de Noël
Mardi 24 décembre 2024
Cathédrale Notre-Dame d’Amiens

Chers frères et sœurs,

Le 8 décembre dernier, le monde entier s’émerveillait de la splendeur retrouvée de Notre-Dame de Paris, à en rendre presque jaloux les amoureux de Notre-Dame d’Amiens. Quelle émotion et quelle gratitude devant cette beauté, à la fois ancienne et nouvelle, jaillie de tant de passions et de dons conjugués pour faire renaître ce joyaux de l’art gothique dédié à la Mère de Dieu !

Nous en aurions presque oublié que la première cathédrale Notre-Dame fut une grotte pour animaux, à Bethléem. C’est là, en effet, que la Vierge Marie déposa le Saint-Sacrement, Jésus, son nouveau-né, dans une mangeoire, transformée en cathèdre, à partir de laquelle le Fils de Dieu se révéla et dit au monde ce que nous avons à savoir de Dieu. Certes, il n’y eut pas, comme à Paris, pour admirer Notre-Dame et son enfant, les hommes les plus puissants et les plus riches du monde. Seulement Saint Joseph et quelques bergers. Ce sont ces bergers pauvres, par l’entremise de l’Évangile de Luc, qui nous conduisent encore cette nuit. En bons pasteurs, ils nous acheminent vers la cathèdre d’où le vrai et unique Berger nous apprend la vérité sur Dieu, une vérité livrée sous les traits d’un humble nouveau-né.

A l’heure où je vous parle, à quelques kilomètres de Bethléem, dans les rues et la nuit de Gaza, au milieu des détritus et des odeurs de morts, errent des enfants aux pieds nus, à la recherche de quelque nourriture. Pour eux non plus, en cette nuit, il n’y a pas de place dans la maison commune, comme pour bien d’autres enfants et parents en notre monde cruel. Ils sont les habitants du pays de l’ombre, dont nous parlait à l’instant le prophète d’Isaïe.

En cette nuit, nous recueillons pour eux, le trésor pur de l’annonce du prophète, clamant envers et contre tous, de liturgie de Noël en liturgie de Noël, ce que fait l’amour jaloux du Seigneur de l’univers : Un enfant nous est né. Le signe du pouvoir est sur son épaule. La toute-puissance aimante de Dieu ne se résigne pas à voir le joug peser sur tant de frêles épaules humaines. La toute-puissance aimante de Dieu ne capitule pas devant le péché des hommes, leur impiété et leur convoitise, si on se fie au regard lucide de Saint Paul. Il en sait quelque chose, lui qui, pourchassant les chrétiens, se retrouva à terre, aveuglé par le Christ, dont le feu consume la haine des cœurs pervertis.

Frères et sœurs, est-il à l’œuvre en nous, cet amour jaloux du Seigneur de l’univers, ce feu qui ne se laisse dompter par aucune puissance de mort ? A l’heure des prouesses de l’intelligence artificielle, il est bon, et vital, de regarder la grotte de Bethléem. Nous y contemplons l’alliance de l’intelligence divine et de l’intelligence humaine, inséparablement unies en ce petit être déposé dans une mangeoire, ce petit être qui ne cesse de frapper à la porte de notre cœur, Jésus. Toutes les universités du monde creusent encore les énigmes de son existence historique. Et toutes les Églises du monde ne cessent de scruter son insondable mystère et l’énergie dont il rayonne de siècles en siècles.

Nous n’en avons aucun mérite, chers amis, mais il nous faut le reconnaître à nouveau ce soir : c’est à nous, chrétiens, que demeure confiée la bienheureuse espérance qui nous fait voir la victoire de l’amour divin sur les forces de mort. L’Esprit Saint saisit nos existences et fait de nous un peuple ardent à faire le bien, selon le mot du même Saint Paul. Un peuple qui retient dans son cœur, comme Marie, les merveilles de Dieu et son alliance indéfectible envers ses créatures. Un peuple capable de réaliser à son tour des merveilles de proximité et d’attention aux personnes, des merveilles de liens maintenus et de confiance donnée à l’heure où tout le monde se méfie de tout le monde, des merveilles de paix du cœur et de prière partagée, qui guérissent de tant de fatigues et de lassitudes.

Notre Dieu, il faut bien le reconnaître, nous prend par surprise. Il se rend présent là où on ne l’attend plus. Il sait faire jaillir en nous des sursauts de vie, des élans d’espérance, et des actes de charité qui nous surprennent nous-mêmes. Il se manifeste quand tout semble fichu. Il apparaît quand le ciel semble s’être tu. Et cela se passe, aujourd’hui encore, au milieu de nous. Dans une société qui lui ferme la porte en disant : « Désolé, Seigneur, il n’y a pas de place pour toi dans notre maison commune », il entre par la fenêtre. Et comme on réveilla l’orgue de Notre-Dame voué au silence, il réveille le cœur endormi de nombreux jeunes et adultes qui jamais n’avaient entendu parler de Lui. Des hommes et des femmes qui viennent frapper à la porte de notre Église, devenue si pauvre en ressources et si peu fière d’elle-même. Laissez-nous entrer, et montrez-nous le Christ, car il nous a fait signe ! Une douceur nouvelle, des larmes de conversion, l’attrait d’une parole, la beauté d’une liturgie… Quelqu’un nous a parlé. Chrétiens, vous avez un secret, plus lumineux que vos airs tristounets ! Montrez-nous le Christ et parlez-nous de sa vie plus forte que les ombres de la mort ! Ne gardez pas pour vous ce Bien-Aimé qui mystérieusement nous attire !

Chers frères et sœurs, vous le sentez comme moi, par-delà les ombres de mort qui planent sur nos destins, il est une espérance plus tenace qui ne vient pas de nous. Une espérance qui vient de Jésus, enfant vulnérable, cette nuit dans une mangeoire, et demain sur une croix. L’espérance de l’amour fou de notre Dieu. Il ne nous laissera pas tomber car il a choisi d’être des nôtres, de lier son destin au nôtre jusqu’à la consommation des temps. Ne ressentez-vous pas qu’il y a dans le ciel une troupe d’anges innombrables qui chantent sa gloire ? Moi, je les entends, ces anges : ils chantent l’Incarnation de Dieu et la Nativité de son Fils. Quiconque ne cède pas aux pulsions de mort les entend, et chante avec eux. Dieu a fait de nous un Peuple nouveau, ardent à faire le bien. Entrons dans sa joie infinie, chassons nos anxiétés et retroussons-nous les manches. Dieu nous a tout donné en son Fils. Rien ne l’arrêtera. Amen.